Le Cameroun face aux interrogations du marché : l’absence du président Biya et le risque souverain
Le Cameroun se prépare à une opération de financement extérieur d’envergure, l’une des plus significatives depuis son eurobond de janvier 2026. L’État envisage de lever 690 millions de dollars, soit près de 400 milliards de FCFA, via un emprunt à composante ESG destiné aux investisseurs internationaux. Cependant, cette initiative se déroule dans un climat politique délicat, marqué par l’absence prolongée du président Paul Biya, un facteur que les marchés mondiaux intègrent systématiquement dans leur évaluation du risque souverain du pays.
Le chef de l’État n’a pas été vu en public depuis le 7 juin 2026, date à laquelle son départ pour un « bref séjour privé » en Suisse avait été annoncé. Cette période d’absence constitue la plus longue depuis son arrivée au pouvoir en 1982, ravivant les spéculations quant à son état de santé ou même sa présence.
Les autorités camerounaises réfutent catégoriquement ces rumeurs. Le ministre de la Communication, René Emmanuel Sadi, a affirmé que le président se portait bien et continuait ses activités depuis Genève. Il a qualifié les informations contraires de « pure fantaisie et manipulation malveillante » visant à déstabiliser l’opinion publique.
Malgré ces assurances, les questions persistent. Des figures de l’opposition ont exprimé leurs préoccupations, réclamant plus de transparence sur la situation présidentielle et évoquant un potentiel vide institutionnel. Pour les investisseurs internationaux, ces discussions alimentent principalement l’analyse du risque politique, un critère aussi crucial que les indicateurs macroéconomiques et budgétaires.
Les agences de notation scrutent le risque politique au Cameroun
L’examen du risque politique par les agences de notation n’est pas un phénomène récent. Dès le 15 novembre 2024, Fitch Ratings soulignait que « l’instabilité politique sera un facteur majeur influençant la note souveraine du Cameroun ». L’agence mettait en évidence l’âge du président Paul Biya, sa longévité au pouvoir depuis 1982 et l’absence d’un plan de succession clair, tous ces éléments exacerbant le risque d’une transition désordonnée. À cette date, la note B avec une perspective négative avait été maintenue.
Le 9 mai 2025, Fitch réitérait cette notation, mentionnant des « tensions politiques grandissantes à l’approche des élections », ainsi qu’une gouvernance budgétaire et une gestion des finances publiques toujours fragiles. Moody’s, en février 2024, avait une analyse similaire, considérant que les « risques de déstabilisation politique liés à l’absence d’un plan crédible de succession présidentielle » justifiaient le maintien de la note Caa, avec l’avertissement qu’une « transition chaotique pourrait entraîner des retards de paiement de la dette ».
Standard & Poor’s, dans son rapport du 21 mars 2025, relevait également cette vulnérabilité. L’agence rappelait que le Cameroun est dirigé depuis 1982 par le président Paul Biya, alors âgé de 92 ans et pressenti pour un huitième mandat en octobre 2025. La concentration du pouvoir et l’absence de précédent en matière de transition présidentielle nourrissent, selon eux, un niveau élevé d’incertitude.
Cependant, une réforme constitutionnelle d’avril 2026, qui a institué le poste de vice-président, a conduit Fitch à modérer partiellement son évaluation. Dans sa dernière analyse, l’agence estimait que « le risque d’une transition désordonnée du pouvoir au Cameroun a diminué, sans pour autant disparaître ». Néanmoins, l’identité du futur vice-président reste inconnue, et les risques persistent dans un environnement sociopolitique fragmenté.
Les marchés ont déjà manifesté leur sensibilité à de tels signaux. Début octobre 2024, la propagation d’une rumeur concernant le décès de Paul Biya avait entraîné un recul des obligations souveraines camerounaises libellées en dollars. Ces titres avaient alors enregistré une troisième séance consécutive de baisse, directement liée à « l’incertitude concernant la santé du président Biya ».
Des experts du marché ont souligné la concentration du pouvoir autour du président Biya, prévenant qu’une crise de succession pourrait engendrer une forte volatilité sur les marchés. L’incertitude politique est perçue comme un facteur susceptible de remettre en question la capacité du pays à maintenir sa politique budgétaire et à honorer ses engagements envers ses créanciers internationaux.
Des arguments solides pour la confiance des investisseurs
Le contexte politique, bien que significatif, n’est qu’un des multiples critères pris en compte par les investisseurs internationaux. Les perspectives de croissance économique, la trajectoire de la dette publique, la qualité de la signature souveraine et les mécanismes de rehaussement de crédit sont autant d’éléments déterminants.
Pour renforcer l’attractivité de cette émission et améliorer son profil de risque, le Cameroun bénéficie de l’appui de plusieurs partenaires internationaux. L’opération est structurée avec l’expertise de Matha Capital en tant que conseiller financier, la Banque africaine de développement (BAD), l’Assurance pour le développement du commerce et de l’investissement en Afrique (ATIDI) – une institution multilatérale spécialisée dans la couverture des risques – et l’Africa Finance Corporation (AFC), une institution financière panafricaine axée sur le financement des infrastructures. Cette collaboration vise à accroître la crédibilité de l’émission, notamment auprès des investisseurs engagés dans la finance durable.
Les fondamentaux économiques du pays constituent également des atouts majeurs. Fitch prévoit une croissance moyenne de 3,7 % pour 2026 et 2027 et anticipe une réduction du ratio de la dette publique à 40,2 % du PIB d’ici 2027. L’agence rappelle également le succès du Cameroun à mobiliser 750 millions de dollars sur les marchés internationaux en janvier 2026 grâce à un eurobond largement souscrit.
Malgré ces points positifs, les investisseurs continueront d’évaluer attentivement divers facteurs, incluant l’évolution de la gouvernance, la gestion des finances publiques, la régularisation des arriérés, la conclusion d’un nouveau programme avec le Fonds monétaire international et, inévitablement, le contexte politique. L’absence prolongée de Paul Biya représente ainsi un élément supplémentaire qui pourrait influencer la perception du risque souverain du Cameroun. Bien que cela ne remette pas en question, à elle seule, la capacité du pays à lever des fonds, elle pourrait potentiellement peser sur les conditions de financement de cette opération internationale.