Tabaski à Bamako : les familles privées de fête à cause du blocus terroriste

Pour les habitants de Bamako, l’Aïd al-Adha, ou Tabaski, représente bien plus qu’une célébration religieuse : c’est un moment sacré de retrouvailles familiales après des mois d’éloignement. Pourtant, cette année, des milliers de Maliennes et Maliens ont dû renoncer à leur tradition, piégés par un blocus djihadiste qui étouffe progressivement la capitale.

Des routes impraticables pour les familles

Alpha Amadou, originaire de Mopti dans le centre du Mali, a toujours respecté le même rituel : chaque année, il quitte Bamako pour rejoindre sa famille et partager l’Aïd. Mais en 2023, le voyage s’est transformé en un rêve impossible. « Cette année, pour la première fois en trente ans, je vais célébrer Tabaski ici, à Bamako », confie-t-il avec une pointe de nostalgie. « Les barrages djihadistes sur les axes routiers ont tout changé. »

Depuis la fin du mois d’avril, des combattants liés à Al-Qaïda bloquent les principales voies d’accès à la capitale. Entre incendies de véhicules, embuscades et menaces constantes, les routes sont devenues des pièges mortels. Les compagnies de transport ont suspendu leurs liaisons, tandis que les voyageurs hésitent à prendre le risque de s’aventurer sur ces axes désormais réputés dangereux.

Une fête sociale en péril

Tabaski n’est pas qu’une fête religieuse au Mali : c’est un pilier social, l’occasion unique où les familles, souvent dispersées pour le travail, se réunissent. Pourtant, dans les gares routières de Bamako, l’effervescence habituelle a laissé place à un silence pesant. Les pénuries de carburant aggravent encore la situation, paralysant un secteur déjà fragilisé par l’insécurité.

« Nous ne manquons pas seulement de gazole pour nos bus, nous avons aussi perdu des véhicules dans des attaques récentes », explique un gérant de société de transport sous anonymat. « D’habitude, nous transportons plus de 50 000 passagers en une semaine pour Tabaski. Cette année, nous n’avons programmé aucun trajet. »

Wara Bagayoko, habitué à rejoindre Ségou pour fêter l’Aïd avec les siens, reste cloué à Bamako. « Même les voitures particulières sont visées. C’est la première fois en trente ans que je ne célèbre pas Tabaski dans mon village. » Oumar Diarra partage ce sentiment : « Avant, nous étions une vingtaine à partir ensemble pour Sikasso en moto. Cette année, nous resterons ici. » Quelques minibus osent encore emprunter des routes secondaires, mais toujours sous haute protection militaire.

Moutons introuvables et prix exorbitants

Le blocus ne perturbe pas seulement les déplacements : il asphyxie aussi le commerce du bétail, essentiel pour le sacrifice traditionnel de Tabaski. Les éleveurs peinent à acheminer leurs animaux vers Bamako, où se concentre la demande. « Le transport d’un mouton, qui coûtait autrefois 2 500 à 2 750 francs CFA, atteint désormais 15 000 à 18 000 francs CFA », précise Alassane Maiga, transporteur. Un prix qui dépasse largement les moyens de la majorité des Maliennes et Maliens, dont le salaire minimum plafonne à 40 000 francs CFA.

Hama Ba, marchand à Bamako, témoigne de la crise : « D’habitude, j’avais plus de 1 000 moutons en stock. Aujourd’hui, il n’en reste plus un seul. Ceux que je trouvais à 75 000 francs CFA se vendent jusqu’à 300 000 francs. Il n’y a plus de choix, juste une pénurie inquiétante. » Iyi, en quête d’un animal pour le sacrifice, confirme : « Avant, on avait l’embarras du choix. Aujourd’hui, ils ont presque disparu du marché. »

Services de base en chute libre

L’impact du blocus dépasse le cadre des transports et du commerce. Bamako subit désormais des coupures d’électricité prolongées et une pénurie d’eau potable, aggravant les difficultés quotidiennes. Les services de base, déjà fragiles, montrent des signes de tension accrue, reflétant l’étendue de la crise sécuritaire qui s’installe dans la capitale.

Alors que les familles maliennes espéraient un Aïd paisible, elles doivent désormais composer avec l’absence, la peur et l’incertitude. Tabaski 2023 restera dans les mémoires comme une fête marquée par l’isolement, loin des traditions chéries.