L’ombre qui façonne le pouvoir à Kinshasa révélations des coulisses secrètes
Politique

l’ombre qui façonne le pouvoir à Kinshasa révélations des coulisses secrètes

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Par Gilbert MUHIKA/Analyste politique.

À Kinshasa, entre 1960 et 1997, le pouvoir ne se conquiert pas dans les hémicycles parlementaires. Il se prend dans l’ombre, par des mains invisibles mais redoutées. Chaque président, chaque rébellion, chaque transition a eu son maître espion. Sans visage, indispensable, craint.

Les services de renseignement congolais ne sont pas de simples appendices de l’État. Ils en sont le cœur battant. Quand la Sûreté Nationale toussote, le Palais présidentiel frémit. Quand le Centre national de documentation écoute, les ministres baissent la voix. Quand l’Agence nationale de renseignement frappe, la justice plie.

Pourquoi une telle omnipotence ? Parce que le Congo est né dans l’orage de la guerre froide, des coups d’État et de la défiance généralisée. Le 30 juin 1960, l’indépendance est proclamée. Moins de trois mois plus tard, Mobutu orchestrait son premier putsch. Entre ces deux dates : un vide institutionnel que la Sûreté Nationale allait combler, et ce, pour des décennies.

Leur mission officielle ? Collecter des renseignements politiques, économiques et sociaux. Leur rôle réel ? Trois missions, aussi brutales que discrètes :

  • Protéger le pouvoir – contre ses ennemis intérieurs comme extérieurs, contre son propre appareil militaire, contre les aspirations de son peuple.
  • Surveiller l’ensemble du pays – opposants politiques, ministres, dignitaires religieux, étudiants, diaspora… Plus personne n’échappe à leur filet.
  • Instaurer la terreur – pour dissuader toute velléité de contestation, quel que soit le prix à payer.

De 1960 à 1990, un seul système, trois architectes. Trois hommes ont structuré la culture de la peur au Congo :

  • Victor Nendaka Bika, surnommé « l’Oufkir congolais » : Ce simple infirmier, nommé à la tête de la Sûreté en octobre 1960, transforma l’institution coloniale en une machine de répression politique. Il inventa une règle d’airain : le chef des services secrets ne répond qu’au président, jamais aux ministres.
  • Seti Yale, « l’Éminence grise » : Formé par Israël et les États-Unis, il professionnalisa l’appareil. Sous sa direction, le CND (Centre national de documentation) devint le « KGB zaïrois », spécialisé dans les écoutes, les filatures et la torture systématique.
  • Honoré Ngbanda, « Terminator » : Il industrialisa la répression. Chaque ministère eut son espion attitré. Chaque ambassade, son antenne clandestine. La terreur fut exportée jusqu’en Europe.

Le fil conducteur de cette époque ? Une maxime implacable : « Qui contrôle le renseignement contrôle le pouvoir. » Mobutu en avait parfaitement conscience. Il multiplia les services rivaux – CND, SNIP, SARM, DSP – pour qu’ils s’espionnent mutuellement, sans qu’aucun ne devienne trop puissant. Résultat : Nendaka fut évincé en 1965, Seti Yale écarté, Ngbanda limogé en 1990.

En 1997, avec la chute de Mobutu, le système s’effondra… mais ne disparut pas. Il se recomposa. Les sigles changèrent – SNIP devint AND, puis ANR – mais les sous-sols restèrent les mêmes. Et leurs méthodes aussi.

Cette enquête plonge au cœur des coulisses du pouvoir à Kinshasa. Elle raconte trente ans d’histoire vus depuis les bureaux sans fenêtres, les archives closes et les couloirs interdits. Elle commence en octobre 1960, lorsque Mobutu, fraîchement installé après son premier coup d’État, nommait un infirmier à la tête de la Sûreté Nationale. Elle s’achève en 1990, avec l’éviction de « Terminator » par les vents de la démocratisation. Entre ces deux dates : des écoutes illégales, des disparitions inexpliquées, des transferts mortels et des coups tordus.

Bienvenue dans l’histoire secrète du Congo. Celle qui ne s’écrit pas sur les plateaux télévisés. Celle qui se chuchote dans les couloirs du pouvoir, entre deux portes closes.

Octobre 1960 : un infirmier à la tête de la Sûreté, le début d’une ère de terreur

Un mois après le premier putsch de Mobutu, Victor Nendaka Bika est nommé directeur de la Sûreté Nationale. Son profil ? Celui d’un homme sans passé militaire, formé à la hâte. Pourtant, il va réorganiser l’institution et en faire une machine redoutable de collecte de renseignements. Il crée le Bureau d’Investigations Nationales (BIN), dont la mission n’est plus de traquer les voleurs, mais de surveiller, ficher et neutraliser les partisans de Lumumba.

Il intègre rapidement le « Groupe de Binza », un cercle restreint de décideurs qui gouverne le pays dans l’ombre. Son influence devient telle qu’on lui attribue le surnom de « l’Oufkir congolais ». Pourquoi ce parallèle avec le général marocain ? Parce qu’il impose trois principes qui marqueront le Congo pendant plus de six décennies :

  • La Sûreté au-dessus des lois : En décembre 1961, il fait encercler son bureau par l’armée lorsque Christophe Gbenye, ministre de l’Intérieur, tente de le démettre de ses fonctions. Résultat : Gbenye est limogé, Nendaka reste en place.
  • Le renseignement au service du politique : Membre du Groupe de Binza, il participe à la chute de plusieurs Premiers ministres, avec l’appui discret de la CIA.
  • L’impunité systématique : Lorsqu’on lui demande des comptes sur le sort de Patrice Lumumba, il répond invariablement : « Ce n’est pas moi. C’est D’Aspremont. C’est Tshombe. C’est Lahaye. »

En 1965, Mobutu se méfie de sa puissance grandissante et l’écarte. Mais la machine est lancée. Seti Yale, puis Ngbanda n’auront qu’à industrialiser la méthode Nendaka.

Décembre 1961 : quand la police fait un coup d’État contre son propre ministre

Léopoldville, 13 décembre 1961. Christophe Gbenye, ministre de l’Intérieur, croit encore diriger. Il signe un décret destituant Victor Nendaka de ses fonctions de directeur de la Sûreté Nationale, le « réaffectant » à un poste sans importance. La réponse de Nendaka est immédiate : un appel à Mobutu. Le président envoie des troupes militaires encercler les locaux de la Sûreté. Gbenye est menacé d’arrestation s’il tente d’intervenir. Quelques jours plus tard, le Moniteur Congolais publie une ordonnance : Nendaka reste. Gbenye est destitué.

C’est la première fois au Congo qu’un chef des services secrets défie ouvertement un ministre… et l’emporte. Le modèle « Oufkir » est né. Il durera plus de trente ans.

Janvier 1961 : le document qui scella le sort de Lumumba

Quarante ans plus tard, devant une commission d’enquête, Victor Nendaka brandit un papier jauni : une note manuscrite. « Quand nous avons appris que Moïse Tshombe accueillerait Lumumba au Katanga, les plans de transfert de trois prisonniers ont été modifiés par André Lahaye, agent de la Sûreté. J’ai conservé ce document », déclare-t-il.

Ce document ? L’ordre de transférer Patrice Lumumba, Maurice Mpolo et Joseph Okito vers Élisabethville. En tant qu’administrateur en chef de la Sûreté, Nendaka organise le convoi. Dans la nuit du 17 janvier 1961, les trois hommes sont exécutés sommairement.

Sa défense ?

  • « Kasa-Vubu avait validé ce transfert, convaincu, comme moi, que Lumumba ne serait pas tué au Katanga. Chez nous, on ne tue pas ses adversaires. On règle les conflits sous le baobab. »

Les historiens, eux, sont formels : « Victor Nendaka, qui entretenait des relations conflictuelles avec Lumumba depuis les élections de 1960, a été suspecté d’avoir joué un rôle clé dans cet événement. »

L’héritage d’un homme : un système qui survit à ses créateurs

En 1965, malgré son éviction, Nendaka laisse derrière lui une machine rodée. Seti Yale, puis Ngbanda ne feront qu’en amplifier les rouages. Le CND devient un État dans l’État. Chaque ministère a son espion. Chaque ambassade, son antenne clandestine. La terreur est exportée jusqu’en Europe.

Dans le prochain volet : comment Seti Yale a transformé le BIN artisanal en un CND digne du « KGB zaïrois », avec des témoignages exclusifs sur les caves de l’époque. Puis viendra le tour de Ngbanda, « Terminator », dont l’empreinte sanglante marquera les années 1980.

« Le monstre des ténèbres » selon ses contemporains

Certains écrits congolais le décrivent comme un « terminator sanguinaire, Victor Nendaka Bika, le monstre des ténèbres », en raison de son rôle présumé dans « l’organisation du transfert fatal » de Lumumba. Lui, jusqu’à sa mort, clamera son innocence, accusant la commission d’enquête de « chercher à le piéger ».

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