L’ombre des services secrets congolais : comment le pouvoir s’est construit dans l’ombre
Politique

l’ombre des services secrets congolais : comment le pouvoir s’est construit dans l’ombre

FacebookXWhatsAppLinkedinEmail

Par Gilbert MUHIKA/Analyste politique.

Au Congo, jusqu’en 1997, le pouvoir ne se conquiert pas à l’Assemblée, mais dans l’ombre des services de renseignement. Depuis l’aube de l’indépendance en 1960, chaque transition, chaque président et chaque rébellion a eu son maître espion : invisible, redouté, indispensable.

Les services de renseignement congolais ne se contentent pas d’être un simple appareil d’État : ils incarnent l’État lui-même. Quand la Sûreté s’agite, c’est tout le Palais qui tremble. Lorsque le CND écoute, les ministres baissent la voix. Et dès que l’ANR frappe, la justice s’incline. Pourquoi une telle influence ? Parce que la République démocratique du Congo est née dans l’effervescence de la guerre froide, des coups d’État et d’une méfiance généralisée.

Le 30 juin 1960, le Congo accède à l’indépendance. Dès le 14 septembre, Mobutu réalise son premier putsch. Entre ces deux dates, un vide s’installe. Un vide que la Sûreté va combler, bien au-delà de son rôle officiel.

Leurs missions ? Officiellement, ils collectent des renseignements « politiques, économiques et sociaux ». Officieusement, leur travail se résume en trois axes :

  • Protéger le chef de l’État – contre ses ennemis, son armée, voire son propre peuple.
  • Surveiller l’ensemble de la société – opposants, ministres, religieux, étudiants, membres de la diaspora.
  • Instaurer la peur – pour dissuader toute velléité de contestation.

De 1960 à 1990, un seul système, trois figures majeures ont façonné la grammaire de la terreur au Congo :

Victor Nendaka Bika, surnommé « l’Oufkir » : cet ancien infirmier transforme la Sûreté coloniale en une redoutable police politique. Il impose une règle immuable : le chef des services secrets ne répond qu’au président, jamais aux ministres.

Seti Yale, « l’Éminence grise » : formé par Israël et les États-Unis, il professionnalise les méthodes. Sous son égide, le CND devient un véritable KGB zaïrois, avec écoutes, filatures et tortures systématiques.

Honoré Ngbanda, « Terminator » : il industrialise l’appareil. Le CND se mue en État dans l’État. Chaque ministère, chaque ambassade abrite son réseau d’espions. La terreur s’exporte même jusqu’en Europe.

Le fil conducteur de cette époque ? « Qui contrôle le renseignement contrôle le pouvoir. » Mobutu l’a compris dès le début. Il multiplie les services – CND, SNIP, SARM, DSP – pour qu’ils s’espionnent entre eux. Pourtant, il veille à ce qu’aucun homme ne domine trop longtemps cette machine. Nendaka est limogé en 1965, Seti Yale écarté, Ngbanda chassé en 1990.

En 1997, le système s’effondre avec Mobutu. Mais il ne disparaît pas : il se transforme. Les sigles changent – SNIP, AND, puis ANR –, mais les caves restent. Et les méthodes aussi.

Cette série plonge dans 30 ans d’histoire vue des coulisses du pouvoir. Elle s’ouvre avec un infirmier nommé en urgence en octobre 1960, pour s’achever avec un « Terminator » balayé par le vent de la démocratie en 1990. Entre ces deux dates : des écoutes illégales, des disparitions inquiétantes, des transferts funestes et des coups tordus.

Bienvenue dans l’histoire secrète du pouvoir à Kinshasa. Celle qui ne s’affiche pas sur les écrans, mais se chuchote dans les bureaux sans fenêtres.

Tout commence en octobre 1960. Le Congo n’a que trois mois. Mobutu vient de renverser Lumumba. Il faut un homme pour veiller sur le palais. Un homme qui ne pose pas de questions. Ce sera Victor Nendaka Bika…

« L’Oufkir congolais : comment Victor Nendaka a bâti la machine à écraser le pouvoir »

Aucun uniforme ne couvrait ses épaules, pourtant, de 1960 à 1965, cet infirmier devenu espion a fait trembler le Congo. Victor Nendaka Bika, premier patron de la Sûreté, a édicté les lois du jeu : menacer les ministres, falsifier des documents, livrer ses adversaires. Plongeon dans les archives de la terreur.

Léopoldville, 13 décembre 1961 : le jour où la police a fait un coup d’État contre son propre ministre.

La scène se déroule dans les locaux de la Sûreté nationale. Christophe Gbenye, ministre de l’Intérieur, croit encore diriger. Il signe un communiqué destituant Victor Nendaka de son poste. « Ouvert à une réaffectation. »

La riposte de Nendaka tient en un seul appel téléphonique.

« Il se tourne vers Mobutu pour obtenir son soutien. Ce dernier dépêche immédiatement des militaires qui encerclent les bureaux de la Sûreté. Puis, ils menacent d’arrêter et d’incarcérer Christophe Gbenye s’il intervient. »

Quelques jours plus tard, le Moniteur Congolais publie l’ordonnance : Nendaka reste. Gbenye est exclu.

Pour la première fois au Congo, un chef de la police menace un ministre avec l’armée… et gagne. Le modèle « Oufkir » est né.

16 janvier 1961 : la note manuscrite qui a scellé le destin de Lumumba

Quarante ans plus tard, devant une commission d’enquête, un vieil homme brandit toujours son atout : une feuille jaunie.

« À l’annonce de l’accueil de Lumumba par Tshombe, les plans d’évacuation de trois prisonniers ont été modifiés par André Lahaye, agent de la Sûreté […] J’ai conservé ce document. » Victor Nendaka parle.

Ce document ? L’ordre de transfert de Patrice Lumumba, Maurice Mpolo et Joseph Okito vers Élisabethville. En tant que directeur de la Sûreté, Nendaka organise le convoi. Dans la nuit du 17 janvier, les trois hommes sont exécutés.

Sa défense ?

« Kasa-Vubu a validé ce transfert, comme moi, car nous pensions tous deux qu’au Katanga, Lumumba ne serait pas tué. Chez nous, il n’est pas dans nos traditions de tuer nos rivaux : c’est la palabre sous le baobab qui prime. »

Les historiens relèvent : « Victor Nendaka, qui entretenait des relations tendues avec Lumumba depuis les élections de 1960, a été suspecté d’avoir joué un rôle dans cet événement. »

Octobre 1960 : l’infirmier qui transforme la Sûreté en arme politique

Un mois après le premier coup d’État de Mobutu, Nendaka est nommé directeur de la Sûreté nationale.

« Il réorganise rapidement cette institution et en fait une machine redoutable de collecte de renseignements. »

Il crée le BIN, Bureau d’Investigations Nationales. Sa mission officielle ? Arrêter les voleurs. Sa véritable tâche ? Ficher, surveiller et neutraliser les partisans de Lumumba. Il intègre le « Groupe de Binza » aux côtés de Mobutu et devient un acteur clé du cercle dirigeant, œuvrant dans l’ombre.

Pourquoi l’histoire l’a surnommé « l’Oufkir congolais » ? Parce qu’il impose trois principes qui hanteront le Congo pendant six décennies :

  • La Sûreté au-dessus des lois : il fait encercler son bureau par l’armée quand un ministre tente de le limoger.
  • Le renseignement comme outil politique : membre du Groupe de Binza, il contribue à faire et défaire les Premiers ministres, avec l’appui de la CIA.
  • L’impunité organisée : concernant Lumumba, il déclare toujours : « Ce n’est pas moi, c’est D’Aspremont, c’est Tshombe, c’est Lahaye. »

En 1965, Mobutu l’écarte. Trop puissant. Mais la machine est lancée. Seti Yale, Honoré Ngbanda et d’autres n’auront qu’à perfectionner la méthode Nendaka.

Dans le prochain volet : comment Seti Yale a transformé le modeste BIN en CND, ce « KGB zaïrois » façonné par Israël et les États-Unis. Avec des témoignages exclusifs sur les caves du CND dans les années 1970.

Le « Monstre des ténèbres », vu par ses contemporains.

Certains écrits congolais le qualifient de « TERMINATOR SANGUINAIRE, VICTOR NENDAKA BIKA, LE MONSTRE DES TÉNÈBRES », en raison de son rôle dans « l’organisation du transfert fatal de Lumumba ». Lui a toujours clamé son innocence, affirmant que la Commission Lumumba cherchait à le piéger.