Crise migratoire à Ceuta : le Maroc accusé d’utiliser les flux humains comme levier politique

crise migratoire à Ceuta : le Maroc accusé d’utiliser les flux humains comme levier politique

En moins de 24 heures, près de 60 000 personnes ont franchi illégalement la frontière maritime entre le Maroc et l’enclave espagnole de Ceuta. Un afflux sans précédent qui soulève des questions sur les motivations politiques derrière cette manœuvre.

Article rédigé par Vu d’Europe
Temps de lecture : 8 min
Des migrants arrivent dans l'enclave de Ceuta après avoir traversé à la nage la frontière entre le Maroc et l'Espagne, le 30 juillet 2026.

Des milliers de Marocains ont franchi illégalement la frontière maritime reliant Ceuta au Maroc en à peine 24 heures. Cette arrivée massive coïncide avec un réchauffement des relations entre l’Espagne et l’Algérie, où le Premier ministre espagnol Pedro Sanchez s’est rendu une semaine plus tôt. Un scénario déjà observé en 2021, lorsque près de 9 000 personnes avaient pénétré dans l’enclave après l’accueil en Espagne du leader du Front Polisario.

La scène est chaotique à la frontière entre Ceuta et Castilejos. Malgré les barrages policiers marocains, des familles, des jeunes et même des personnes à mobilité réduite ont contourné les obstacles en traversant les collines ou en nageant jusqu’aux côtes espagnoles. Les autorités marocaines ont finalement reconnu l’accord trouvé avec Madrid pour organiser le rapatriement des migrants entrés illégalement.

Un précédent en 2021

En mai 2021, près de 9 000 personnes avaient envahi Ceuta en représailles à l’hospitalisation en Espagne du leader indépendantiste sahraoui Brahim Ghali. Cette décision avait été qualifiée de « déplorable » par Rabat. Des rapports ultérieurs ont révélé que des rumeurs circulaient parmi les migrants subsahariens, prétendant que les autorités marocaines avaient temporairement levé les contrôles ce jour-là.

Une décision de justice détournée par les trafiquants ?

Le ministère de l’Intérieur espagnol attribue cet afflux à des réseaux de passeurs exploitant une récente décision de la Cour suprême. Celle-ci stipule que toute personne entrant sur le territoire espagnol doit bénéficier d’une assistance juridique et d’un examen individuel de sa situation. Ruth Ferrero, politologue à l’Institut Complutense d’études internationales, précise que cette interprétation est « mal comprise » : « Il ne s’agit que de l’application du droit international en matière d’asile, sans pour autant ouvrir les frontières ou empêcher les rapatriements vers le Maroc. »

Cette décision ne doit pas servir de prétexte aux trafiquants pour favoriser l’immigration irrégulière, insiste-t-elle. « Ce n’est pas une invitation à l’entrée massive, mais un rappel des obligations légales de l’Espagne. »

Des relations hispano-marocaines sous tension

Haizam Amirah Fernández, directeur du Centre d’études arabes contemporaines, souligne un « schéma » dans ces afflux massifs : « Les autorités marocaines utilisent les mouvements humains pour envoyer des messages politiques, souvent en réponse à des attentes non satisfaites. »

Cependant, Ruth Ferrero met en garde contre une interprétation trop rapide : « Toute la pression migratoire ne peut être réduite à une stratégie politique. Les réseaux de désinformation et les mafias jouent un rôle clé dans cette crise. »

Selon les forces de sécurité marocaines, les tentatives de contrôle dans les transports publics et sur les routes ont généré un effet d’appel, submergeant les forces de l’ordre.

Une rivalité historique entre Rabat et Madrid

L’entrée massive de migrants coïncide avec une visite de Pedro Sanchez en Algérie, où les discussions ont porté sur l’approvisionnement en gaz, un enjeu crucial dans le contexte géopolitique actuel. « Je ne peux affirmer que cela soit déterminant, mais la coïncidence temporelle est frappante », explique Amirah Fernández. « La rivalité entre l’Espagne et le Maroc remonte à des décennies. Chaque rapprochement avec l’Algérie est perçu comme une menace par Rabat. »

Pour le Maroc, toute amélioration des relations entre l’Espagne et l’Algérie est interprétée comme un jeu à « somme nulle », où les gains de l’un équivalent aux pertes de l’autre. Cette perception alimente les tensions récurrentes entre les deux pays.

Le Sahara occidental, épicentre des divergences

Les relations entre l’Espagne et le Maroc ont été marquées par plusieurs crises, notamment autour du Sahara occidental. En décembre 2020, Rabat avait suspendu les réunions bilatérales après la reconnaissance par Donald Trump de la souveraineté marocaine sur ce territoire, en échange de la normalisation des relations avec Israël. Quelques mois plus tard, l’accueil de Brahim Ghali en Espagne avait provoqué un incident frontalier.

« La relation hispano-marocaine est complexe », résume Amirah Fernández. « Le Maroc adopte une approche assertive, concentrant le pouvoir décisionnel entre les mains d’un petit nombre et privilégiant la fermeté. »

Depuis son indépendance en 1956, le Maroc et l’Espagne entretiennent une relation tumultueuse, notamment en raison du conflit du Sahara occidental. Ce territoire, anciennement sous administration espagnole, est aujourd’hui occupé à 80 % par le Maroc, tandis que le Front Polisario en contrôle les 20 % restants.

La reconnaissance par les États-Unis de la souveraineté marocaine sur le Sahara en 2020, sous l’administration Trump, a exacerbé les tensions. En 2022, une lettre de Pedro Sanchez à Mohamed VI a marqué un tournant : l’Espagne a abandonné sa position de neutralité pour soutenir le plan d’autonomie proposé par le Maroc. « Ce changement de position a été interprété comme un abandon de la neutralité historique de l’Espagne sur ce conflit », souligne Amirah Fernández. « Cependant, cela ne constitue pas une reconnaissance formelle de la souveraineté marocaine. »

Rôle des réseaux sociaux dans la crise

Une étude récente de l’Observatoire nordique des droits de l’homme au Maroc révèle que 81 % des jeunes interrogés considèrent que les contenus en ligne présentent la migration irrégulière comme une « solution pour améliorer les conditions de vie ».

Sur la base d’un échantillon de 500 jeunes de la région de Tanger, Tétouan et Al Hoceima, l’étude montre que 78,4 % d’entre eux ont facilement accès à des publications promouvant l’immigration irrégulière, tandis que 74,2 % suivent des pages facilitant l’organisation de tels voyages.