L’image est saisissante : des journalistes burkinabè, vêtus d’uniformes militaires, fusil en main et au garde-à-vous. Pendant près d’une semaine, ces 44 professionnels issus des sphères médiatiques publiques et privées ont participé à un entraînement intensif. Cette session s’est déroulée à l’Académie de police de Pabré, située à une vingtaine de kilomètres de Ouagadougou. Organisée à l’initiative du ministère de la Sécurité, la formation a eu lieu du dimanche au vendredi. Des séquences diffusées par la télévision nationale RTB ont montré les participants s’engageant dans des exercices physiques, des chants patriotiques et des manipulations d’armes. Le ministre de la Communication, Pingdwendé Gilbert Ouédraogo, a interpellé les stagiaires sur leur engagement à devenir des « journalistes patriotiques et professionnels », recevant un « Affirmatif » unanime en réponse.
Une perspective gouvernementale sur le patriotisme médiatique
Le gouvernement burkinabè assume pleinement cette démarche. Lassina Traoré, directeur général de l’Académie de police, a expliqué que l’objectif était de permettre aux journalistes de saisir les « réalités opérationnelles et les valeurs » des forces de défense et de sécurité. Le ministre de la Sécurité, Mahamadou Sana, a même exprimé son souhait de pérenniser cette initiative, en faisant de cette formation une « tradition » annuelle pour les médias et potentiellement extensible à « d’autres groupes socio-professionnels ». Pour le pouvoir en place, cette immersion est un levier essentiel pour renforcer le patriotisme dans un pays confronté depuis 2015 à une grave insurrection jihadiste qui affecte le Sahel.
Reporters sans frontières alerte sur la liberté de la presse
Cette initiative est vivement critiquée par les défenseurs de la liberté de la presse. Sadibou Marong, directeur du bureau Afrique subsaharienne de Reporters sans frontières (RSF), a qualifié cette action de « nouveau signal très inquiétant ». L’organisation insiste sur le fait que les journalistes ne sont pas des combattants et ne doivent en aucun cas être transformés en « relais de l’effort de guerre ». RSF appelle instamment les autorités burkinabè à garantir l’indépendance des médias.
Un climat de pression accrue sur les médias
Cette formation militaire s’inscrit dans un contexte de forte tension pour les journalistes au Burkina Faso. Depuis la prise de pouvoir de la junte menée par le Capitaine Ibrahim Traoré en 2022, plusieurs organes de presse ont été suspendus et des voix critiques ont été réduites au silence. Des organisations non gouvernementales rapportent également des cas d’enrôlement forcé de journalistes et d’autres personnalités critiques du régime dans la lutte contre les groupes jihadistes. Le gouvernement burkinabè, de son côté, défend une politique souverainiste et affirme conduire une « révolution progressiste populaire ».
La guerre comme justification et ses limites
Le Burkina Faso est confronté depuis 2015 à une insurrection menée par des groupes armés affiliés à Al-Qaïda et à l’État islamique. Ces violences ont causé des milliers de morts et le déplacement de millions de personnes. C’est dans ce contexte que la junte justifie le renforcement de la mobilisation nationale. Cependant, l’instauration d’une formation militaire annuelle pour les journalistes soulève une question fondamentale : jusqu’où peut s’étendre la mobilisation patriotique d’un pays en guerre sans compromettre l’indépendance de ceux dont la mission première est d’informer ? Pour RSF, la ligne est claire : un journaliste doit conserver son rôle, même en période de conflit.
