Pêche gabonaise : les coulisses d’une renégociation à haut risque avec l’union européenne

pêche gabonaise : les coulisses d’une renégociation à haut risque avec l’union européenne

Libreville, fin septembre 2026 – Les eaux territoriales gabonaises s’apprêtent à devenir le théâtre d’une négociation aux enjeux bien plus profonds qu’un simple renouvellement d’accord. Après avoir mis fin unilatéralement à l’ancien protocole de pêche avec l’Union européenne, le Gabon s’apprête à renégocier sur des bases radicalement différentes. Le contenu de ce futur partenariat, qui doit être finalisé avant la fin de l’année, pourrait redéfinir la manière dont Libreville tire profit de ses ressources halieutiques. Mais derrière les chiffres et les déclarations se cachent des mécanismes opaques et des lacunes structurelles que les deux parties doivent désormais affronter.
Cette reprise des discussions intervient dans un contexte où les eaux gabonaises, parmi les plus riches d’Afrique centrale, restent sous-exploitées par les acteurs locaux. Le Gabon n’a jusqu’ici récupéré qu’une infime partie de la valeur générée par son propre secteur halieutique. La question n’est donc plus seulement de savoir combien l’Europe paiera pour pêcher dans ces eaux, mais comment ce partenariat pourra enfin profiter aux Gabonais.
Un accord suspendu, une souveraineté halieutique à reconquérir
Le précédent accord, signé en 2020, a pris fin officiellement le 28 juin 2026. Depuis, aucun cadre juridique n’encadre l’activité des navires européens dans les eaux gabonaises. Les navires européens ne peuvent plus pêcher légalement, sauf à obtenir des autorisations individuelles – une option que Libreville a explicitement exclue. Cette situation a forcé l’Union européenne à revoir sa copie : le nouveau partenariat doit désormais intégrer des mécanismes de transparence et de réciprocité inédits.
Pour le Gabon, l’enjeu est double. D’une part, reconquérir une partie de la souveraineté sur ses ressources marines. D’autre part, transformer cette souveraineté en leviers concrets de développement économique. Les retombées du précédent accord se sont révélées décevantes : malgré un potentiel estimé à 50 000 tonnes par an, les captures européennes n’ont jamais dépassé les 10 000 tonnes en moyenne. Pire, seulement 23 % de la valeur ajoutée générée par ce partenariat est restée au Gabon. Le reste a été capté par des ports et des transformateurs situés hors du pays, principalement en Côte d’Ivoire et au Sénégal.
Des chiffres révélateurs : l’échec d’un modèle déséquilibré
Les données officielles du précédent protocole dressent un bilan accablant. Sur les 32 000 tonnes théoriquement disponibles pour les navires européens chaque année, à peine un tiers a été effectivement capturé entre 2022 et 2024. Pire encore, certains types de pêche – comme celle pratiquée par les thoniers canneurs – n’ont même jamais été exploités, bien que leurs licences aient été délivrées. Ce gaspillage apparent interroge : à quoi servait alors ce partenariat ?
Côté financier, l’Union versait annuellement 1,6 million d’euros pour l’accès aux ressources, complétés par un million d’euros dédié au développement du secteur. Pourtant, seulement 2 millions d’euros sur les 5 prévus ont été effectivement transférés avant la fin du protocole. Les infrastructures portuaires et les programmes de soutien n’ont pas été achevés, et les indicateurs de performance mesuraient davantage les livrables que leur impact réel sur l’économie locale.
Le Gabon a donc payé pour un accès sans contrepartie tangible. Les négociations actuelles doivent corriger cette asymétrie criante.
La transformation locale, angle mort du précédent accord
L’un des principaux griefs du Gabon concerne les conditions de débarquement et de transformation des prises. Le protocole prévoyait que 30 % des captures puissent être transbordées dans les ports gabonais, avec obligation de débarquer les prises accessoires. Pourtant, cette disposition a été très peu appliquée. Les navires européens ont massivement privilégié les ports ivoiriens et sénégalais, où les infrastructures sont plus développées et les coûts logistiques moindres.
Résultat : moins d’un quart de la valeur ajoutée est restée au Gabon. Les emplois générés par la pêche sont donc majoritairement allés à l’étranger, tandis que Libreville ne percevait que des revenus symboliques. Le futur accord devra imposer des quotas de débarquement stricts dans les ports gabonais, assortis de pénalités financières en cas de non-respect. La question des emplois locaux, des formations maritimes et des investissements dans les zones côtières devient centrale.
Transparence et contrôle : les leçons d’un système défaillant
Plusieurs failles techniques ont également miné l’efficacité du précédent partenariat. Le système électronique de déclaration des captures n’était pas pleinement opérationnel, entraînant des écarts dans les données. Pire, aucune liste de marins gabonais qualifiés n’a été fournie aux armateurs européens, malgré l’obligation contractuelle d’embarquer des Gabonais. Les compensations prévues en cas de non-respect n’ont donc jamais été appliquées.
Pour éviter de reproduire ces erreurs, la prochaine version du partenariat devra inclure des mécanismes de suivi en temps réel, des audits indépendants et des sanctions crédibles. L’évaluation européenne recommande par ailleurs de supprimer les licences jamais utilisées pour les thoniers canneurs et de réduire le nombre d’autorisations pour les senneurs, afin d’aligner les droits de pêche sur la réalité des capacités locales.
Vers un partenariat de pêche durable… ou un nouveau gâchis économique ?
Le Gabon et l’Union européenne se trouvent à un carrefour. L’Europe, qui cherche à sécuriser l’accès à des ressources stratégiques, doit proposer un cadre plus équitable. Le Gabon, lui, doit impérativement ancrer cette coopération dans une logique de développement endogène. Les négociations ne portent plus seulement sur le montant de la compensation financière, mais sur la capacité à créer une filière halieutique intégrée, depuis la capture jusqu’à la transformation.
Plusieurs scénarios se dessinent. Le premier, optimiste, verrait Libreville négocier des clauses de débarquement obligatoire, des investissements dans les infrastructures portuaires et une formation accrue des marins gabonais. Les navires européens paieraient alors une redevance calculée non plus sur des volumes théoriques, mais sur les captures réelles débarquées au Gabon. Une partie des revenus serait réinvestie dans des pêcheries artisanales et des unités de transformation locales.
Le second scénario, pessimiste, consisterait à reconduire un système défaillant, avec quelques ajustements cosmétiques. Dans ce cas, le Gabon continuerait à perdre le contrôle sur une ressource pourtant vitale pour son économie.
Ce qui est en jeu pour le Gabon
Les négociations en cours pourraient marquer un tournant historique pour le secteur halieutique gabonais. Trois enjeux majeurs se détachent :
- La souveraineté économique : le Gabon doit cesser d’être un simple fournisseur de ressources pour devenir un acteur à part entière de la filière. Cela passe par une refonte des droits de pêche, des redevances adaptées et des obligations de débarquement local.
- La création de valeur locale : le pays doit capter une part bien plus importante de la chaîne de valeur, via des emplois directs et indirects, des investissements dans les ports et des unités de transformation. L’objectif ? Atteindre au moins 50 % de valeur ajoutée locale d’ici cinq ans.
- La transparence et la responsabilité : les nouveaux accords devront intégrer des audits indépendants, des mécanismes de sanction en cas de non-respect et une publication régulière des données de pêche. Plus de place pour les approximations ou les arrangements opaques.
Le rôle des infrastructures : un défi à relever
Le Gabon dispose d’atouts majeurs : des eaux parmi les plus poissonneuses d’Afrique, une position géographique stratégique et une volonté politique affichée de reprendre le contrôle de ses ressources. Pourtant, ses infrastructures portuaires et de transformation restent insuffisantes. Le port de Libreville, principal hub halieutique du pays, n’est pas en mesure d’accueillir l’ensemble des captures des senneurs. Les unités de congélation et de transformation sont en nombre limité, obligant les armateurs à exporter leur poisson brut vers l’étranger.
Pour inverser la tendance, Libreville devrait négocier des investissements massifs dans les infrastructures, en ciblant en priorité les zones côtières les plus dynamiques. Une partie des revenus du futur accord pourrait être consacrée à la construction de nouveaux quais, de frigos et de centres de transformation. Une telle approche transformerait la pêche d’une activité extractive en un véritable secteur industriel.
L’Europe peut-elle jouer le jeu ?
Du côté européen, la donne a changé. Après avoir bénéficié pendant des années d’un accès préférentiel à des eaux riches en thon, l’UE doit désormais composer avec des États africains qui revendiquent une part bien plus importante de la valeur générée. Les nouveaux accords de pêche durables, qui doivent entrer en vigueur au 1er janvier 2027, imposent désormais des critères stricts de réciprocité et de développement local.
Pour Libreville, l’opportunité est unique. En durcissant ses positions, le Gabon peut négocier un partenariat où chaque tonne pêchée rapporte directement à son économie. À l’inverse, une négociation trop conciliante risquerait de reproduire les erreurs du passé, avec un secteur halieutique toujours aussi peu profitable pour les Gabonais.
Reste à savoir si les deux parties parviendront à dépasser leurs divergences. Une chose est sûre : l’enjeu dépasse de loin la simple question de l’accès aux eaux gabonaises. Il s’agit ni plus ni moins de redéfinir les règles d’un partenariat halieutique où le Gabon serait enfin gagnant.