Panafricanisme aujourd’hui : les dérives de Kémi Séba et ses pairs
Alors que la justice sud-africaine s’apprête à rendre une décision concernant Kémi Séba, figure médiatique du panafricanisme avec plus d’1,5 million d’abonnés sur les réseaux sociaux, l’écrivain ivoirien Venance Konan interroge : cet activiste, dont l’image oscille entre engagement révolutionnaire et provocations, incarne-t-il vraiment les idéaux du panafricanisme ? Une question qui invite à explorer les mutations d’un mouvement historique et ses multiples visages contemporains.
L’arrestation de Kémi Séba, de son vrai nom Stellio Gilles Robert Capo Chichi, en Afrique du Sud aux côtés de son fils et d’un militant suprémaciste blanc sud-africain, François Van der Merwe, interroge sur la nature de son engagement. Président de l’ONG Urgences panafricanistes, ce Béninois naturalisé nigérien est surtout connu pour ses prises de position radicales contre la France, le franc CFA et ses accusations antisémites. Déchu de sa nationalité française en raison de ses activités, il est actuellement poursuivi au Bénin pour « apologie de crimes contre la sûreté de l’État et incitation à la rébellion » après avoir soutenu publiquement des militaires impliqués dans une tentative de coup d’État.
Un mandat d’arrêt international a été émis à son encontre. Mais au-delà de son cas personnel, c’est la dérive du panafricanisme contemporain qui retient l’attention. Kémi Séba, aux côtés d’autres figures comme Franklin Nyamsi et Nathalie Yamb, incarne une forme d’activisme médiatique centré sur une rhétorique anti-occidentale, notamment anti-française. Pourtant, leurs alliances avec des régimes autoritaires et leur proximité avec Moscou soulèvent des questions sur la cohérence de leurs combats.
Des panafricanistes au service de Moscou et des dictatures
Kémi Séba, Franklin Nyamsi et Nathalie Yamb forment le trio le plus visible du panafricanisme francophone. Leurs discours, souvent relayés massivement sur les réseaux sociaux, ciblent avec virulence la présence française en Afrique. Pourtant, ces mêmes voix se révèlent être les principaux relais de la propagande russe sur le continent. Pire, elles soutiennent sans réserve les trois dirigeants de l’Alliance des États du Sahel (AES) — Assimi Goïta au Mali, Ibrahim Traoré au Burkina Faso et Abdourahamane Tiani au Niger — des régimes qui rejettent ouvertement la démocratie tout en professant un anticolonialisme de façade.
Cette contradiction interroge : le panafricanisme contemporain se résumerait-il à un combat contre l’Occident, au prix d’un alignement sur une puissance étrangère comme la Russie, et d’un soutien à des dictatures ?
Retour sur les origines du panafricanisme
Né au début du XXe siècle dans les milieux intellectuels noirs américains et caribéens, le panafricanisme est une idéologie prônant l’unité, l’émancipation et la solidarité des peuples africains et de la diaspora. Il a joué un rôle clé dans les luttes anticoloniales, avec des figures emblématiques comme Kwame Nkrumah au Ghana, Sékou Touré en Guinée ou encore Patrice Lumumba au Congo.
L’Organisation de l’unité africaine (OUA), créée en 1963, fut la première tentative concrète d’unification du continent. Mais après les indépendances, les micro-nationalismes ont pris le dessus, avec des sécessions comme celle de l’Érythrée ou du Soudan, et des conflits comme la guerre du Biafra ou la crise en Casamance.
En 2002, le dirigeant libyen Mouammar Kadhafi a tenté de relancer l’idée d’une Afrique unifiée en transformant l’OUA en Union africaine (UA). Malgré cette initiative, le projet a échoué, notamment en raison de l’intervention militaire franco-américano-britannique en Libye en 2011. Depuis, l’UA peine à traduire ses ambitions en actions concrètes, malgré la création en 2001 du NEPAD, un programme censé accélérer le développement du continent.
Panafricanisme et réalités politiques : un décalage criant
Aujourd’hui, le panafricanisme est souvent brandi comme un étendard par des leaders politiques africains, qu’ils soient au pouvoir ou dans l’opposition. Au Sénégal, le parti au gouvernement, le PASTEF, se revendique panafricaniste. En Côte d’Ivoire, l’ancien président Laurent Gbagbo a fondé le Parti des peuples africains-Côte d’Ivoire (PPA-CI), également panafricaniste. Pourtant, ces mêmes pays sont régulièrement confrontés à des tensions internes ou régionales.
Dans certaines régions, comme la Corne de l’Afrique, le Soudan ou les Grands Lacs, les conflits persistent. Dans d’autres, comme l’Afrique de l’Ouest, les relations entre les pays du Sahel et ceux de la CEDEAO sont marquées par des tensions voire des hostilités. Pire, de nombreux États africains pratiquent une chasse aux migrants africains sur leur sol, comme en Afrique du Sud, ou adoptent des postures nationalistes exacerbées.
Kémi Séba et l’illusion du panafricanisme authentique
Kémi Séba, Franklin Nyamsi et Nathalie Yamb se présentent comme les derniers remparts d’un panafricanisme pur et dur. Pourtant, leur discours et leurs alliances interrogent. Le premier, d’origine béninoise, a été déchu de sa nationalité française. Le second, camerounais, est sous surveillance pour ses positions anti-françaises. La troisième, de père camerounais et de mère suisse, est sanctionnée par l’Union européenne pour les mêmes raisons.
Tous trois s’affirment persécutés pour leur combat contre l’Occident, mais où est le panafricanisme lorsqu’ils se mettent au service des intérêts russes ou soutiennent des régimes dictatoriaux ? Les exactions commises par les groupes paramilitaires russes au Sahel ne devraient-elles pas suffire à discréditer cette alliance ?
Selon des révélations, Franklin Nyamsi et Nathalie Yamb seraient même à la solde du panafricaniste Faure Gnassingbé, tandis que Kémi Séba regretterait la perte de sa nationalité française. Ces éléments dessinent le portrait d’un panafricanisme ranci, opportuniste et instrumentalisé, loin des idéaux d’émancipation et de solidarité du mouvement historique.
Vers une urgence panafricaniste ?
Dans un monde dominé par des puissances prédatrices, l’Afrique doit-elle choisir entre s’unir ou risquer de disparaître ? Le panafricanisme, tel qu’il est aujourd’hui porté par ses figures les plus en vue, semble plus proche de l’escroquerie idéologique que d’un véritable projet de libération. Pourtant, face aux défis géopolitiques et économiques, une Afrique unie reste une nécessité absolue. Mais pour y parvenir, il faut dépasser les discours creux et les alliances douteuses, et renouer avec les valeurs originelles de justice, de liberté et de solidarité.