Dans les premières lueurs de l’aube du 25 avril, des explosions et des tirs nourris ont rompu le silence autour de Kati, ville-garnison située à 15 kilomètres au nord-ouest de Bamako, la capitale malienne. En quelques heures, des attaques coordonnées menées conjointement par le groupe armé jihadiste JNIM (Jama’at Nusrat al-Islam wal-Muslimin) et les séparatistes touaregs du FLA (Front de Libération de l’Azawad) se sont propagées à travers tout le pays. Dès le lendemain, la junte militaire au pouvoir annonçait la mort du ministre de la Défense, Sadio Camara, des suites de ses blessures après une attaque visant sa résidence. Des rumeurs persistantes évoquent également la disparition ou la blessure grave de Modibo Koné, chef des services de renseignement de la junte, dans cette même vague d’attaques. Pourtant, la junte avait rapidement affirmé que la situation était maîtrisée, alors que les combats faisaient rage un peu partout, révélant ainsi un écart persistant entre les déclarations officielles et la réalité sur le terrain.
Ces assauts représentent le défi le plus direct lancé au pouvoir du chef de la junte malienne, Assimi Goïta, depuis son coup d’État de 2020. Ils surviennent à un moment où la position du régime militaire était déjà fortement affaiblie. Le blocus imposé depuis septembre 2025 par le JNIM, groupe affilié à Al-Qaïda, a paralysé le Mali en bloquant les importations de carburant et de denrées alimentaires en provenance du Sénégal et de la Côte d’Ivoire. Cette situation a contraint les autorités à fermer des centaines d’écoles et à restreindre les déplacements dans le pays. Fin mars, la junte avait nié avoir libéré plus de 100 prisonniers du JNIM pour lever le blocus, une trêve temporaire qui devait initialement s’achever à l’occasion de l’Aïd al-Adha fin mai. Ces événements illustrent comment la capacité du groupe à asphyxier l’État malien dépasse largement le champ de bataille traditionnel.
Cette offensive jihadiste et séparatiste met à l’épreuve l’affirmation de la junte selon laquelle l’assistance sécuritaire russe et la suspension des libertés civiles pourraient apporter une stabilité que les gouvernements démocratiques et les partenariats sécuritaires occidentaux n’ont pas su garantir depuis des décennies. L’échec de cette stratégie résonne déjà auprès des autres juntes de la région, notamment au Burkina Faso et au Niger, qui ont elles aussi renversé des gouvernements alliés à l’Occident.
Un précédent historique : l’alliance jihadiste-séparatiste de 2012
En 2012, une coalition similaire entre jihadistes et séparatistes avait balayé les forces armées maliennes dans le nord du pays. À l’époque, les jihadistes ambitionnaient d’établir un émirat islamique, tandis que le MNLA (Mouvement National pour la Libération de l’Azawad), mouvement séparatiste touareg, recherchait l’autodétermination pour leur région. Cette alliance s’était formée grâce au retour au Mali de combattants touaregs ayant servi dans les forces de sécurité de l’ancien dirigeant libyen Mouammar Kadhafi après la chute de son régime en 2011. Ces derniers avaient rapporté avec eux des armes et une expérience militaire qu’ils ont mise au service de groupes jihadistes comme Al-Qaïda au Maghreb islamique (AQMI) et Ansar Dine. Leur alliance, bien que brève, leur avait permis de conquérir une région plus vaste que l’État du Texas avant de se briser violemment, les factions jihadistes se retournant contre leurs anciens alliés touaregs une fois l’armée malienne chassée du nord.
Les attaques récentes, menées sur plusieurs fronts, marquent la première grande offensive coordonnée entre ces alliés improbables depuis plus d’une décennie. Bien que le JNIM et le FLA partagent des objectifs similaires à leurs prédécesseurs, leur alliance actuelle reste tactique plutôt que stratégique. Leurs divergences à long terme rendent une intégration permanente improbable, comme en témoignent les tensions qui avaient conduit à leur séparation en 2012. Pour l’instant, les deux groupes semblent déterminés à montrer l’incapacité de l’État malien à protéger ses propres symboles d’autorité. Pour le JNIM, cette démonstration s’inscrit dans une logique stratégique plus large d’épuisement institutionnel, visant à affaiblir la junte jusqu’à provoquer son effondrement de l’intérieur.
Le général Camara, ministre de la Défense décédé, était également le principal artisan du rapprochement entre le Mali et Moscou. Il avait supervisé le déploiement initial du groupe Wagner fin 2021, ce qui avait conduit à l’expulsion des forces françaises en 2022 et au retrait de la mission de paix de l’ONU en 2023, initialement déployées en 2013 pour contrer l’avancée des groupes jihadistes vers Bamako. Après la mort d’Evgueni Prigojine en août 2023, Wagner a été restructuré sous le contrôle direct du ministère russe de la Défense et rebaptisé Africa Corps. Ce changement s’est accompagné d’une modification substantielle de sa mission, au détriment de son efficacité opérationnelle sur le terrain.
Contrairement à Wagner, qui se présentait comme une force de combat de première ligne pour inverser la détérioration de la sécurité au Mali, l’Africa Corps fonctionne désormais comme une mission de conseil et de formation axée sur la préservation de l’influence russe. Selon les données du projet Armed Conflict Location and Event Data (ACLED), les affrontements impliquant des combattants russes au Mali sont passés de 537 en 2024 à 402 en 2025, avec une moyenne de seulement 24 incidents par mois au début de l’année 2026. La guerre en Ukraine a encore réduit les effectifs disponibles pour les déploiements de l’Africa Corps, limitant la capacité de la Russie à maintenir même ce rythme réduit.
Les répercussions de la perte de Kidal
La différence de mandat entre Wagner et l’Africa Corps est cruciale pour comprendre ce qui s’est passé à Kidal. En novembre 2023, les forces maliennes et celles de Wagner avaient repris le contrôle de la ville après plus d’une décennie de domination jihadiste. Cette victoire semblait valider la stratégie sécuritaire de la junte avec Moscou. Pourtant, à la suite des attaques du 25 avril, l’Africa Corps a accepté un retrait escorté de Kidal, abandonnant ainsi ce gain sans combat.
Cet épisode résume à lui seul l’échec du modèle de l’Alliance des États du Sahel (AES). Les juntes du Mali, du Burkina Faso et du Niger, après avoir expulsé leurs partenaires occidentaux et consolidé leur pouvoir en arguant de l’échec de ces partenariats à garantir la sécurité, se retrouvent aujourd’hui avec un environnement sécuritaire plus dégradé que celui qu’elles avaient hérité. Leur légitimité repose désormais sur ce choix, mais l’ampleur des attaques récentes a clairement révélé les risques croissants de cette approche.
Depuis 2012, les militaires du Sahel ont invoqué l’insécurité comme prétexte à au moins cinq prises de pouvoir anticonstitutionnelles. Trois d’entre elles ont renversé des présidents démocratiquement élus : Amadou Toumani Touré au Mali en 2012, Ibrahim Boubacar Keïta au Mali en 2020 (dans un coup d’État mené par Goïta), et Roch Marc Christian Kaboré au Burkina Faso en 2022. Un autre coup d’État a écarté le gouvernement de transition civil qui avait remplacé Keïta, dans une consolidation du pouvoir orchestrée par Goïta depuis son poste de vice-président de transition en 2021. Le cinquième renversement, le plus instructif pour comprendre la situation actuelle, a concerné le lieutenant-colonel Paul-Henri Sandaogo Damiba au Burkina Faso en octobre 2022, neuf mois après qu’il eut lui-même renversé Kaboré, au motif qu’il n’avait pas mieux assuré la sécurité du pays que son prédécesseur.
Goïta se retrouve aujourd’hui dans une position plus précaire que jamais. La mort de Camara, qui était son principal rival au sein de la junte, crée un vide dans l’architecture sécuritaire du pays, alors que la junte a progressivement sapé ce qui restait de légitimité politique de l’État malien. En mai 2025, la junte a dissous tous les partis politiques, et le conseil de transition, contrôlé par l’armée, a accordé à Goïta un mandat présidentiel renouvelable de cinq ans, prolongeant son règne au moins jusqu’en 2030.
Une tentative de coup d’État déjouée en août a révélé les tensions au sein de l’armée, avec l’arrestation de dizaines de soldats, dont deux généraux. L’offensive récente pourrait aggraver ces divisions, car de nombreux officiers chercheront à rejeter la responsabilité de cet échec de renseignement ayant conduit à des attaques coordonnées à l’échelle nationale, ciblant même le cœur du pouvoir.
Les risques d’un coup d’État au palais ou d’une mutinerie parmi les officiers subalternes, déjà élevés depuis le blocus pétrolier, se trouvent ainsi amplifiés. La relation avec la Russie, autrefois perçue comme une assurance pour le régime, est désormais remise en question. Le 25 avril marque un tournant : les dirigeants de la junte malienne devront décider si ce partenariat sert encore leurs intérêts.
Le Mali, épicentre de la lutte antiterroriste américaine au Sahel
Pendant près d’une décennie, le Mali a été au cœur des efforts américains de lutte contre le terrorisme et l’extrémisme violent au Sahel. Les coups d’État de 2012 et 2020 avaient entraîné la suspension de la plupart de l’aide étrangère en vertu de l’article 7008 de la loi de finances annuelle des États-Unis, qui interdit le financement des gouvernements issus de coups d’État militaires. Pourtant, ces derniers mois ont vu émerger des signes indiquant que l’administration Trump envisageait de revoir cette position. En février, le département du Trésor américain a levé les sanctions imposées en 2023 à trois hauts responsables maliens, dont le défunt ministre de la Défense, initialement désignés pour leur rôle dans l’activité malfaisante du groupe Wagner au Mali. Ces levées de sanctions ont suivi une visite d’un responsable du département d’État à Bamako, visant à explorer les conditions d’un nouveau partenariat bilatéral. Les discussions en cours portent notamment sur le partage de renseignements, l’autorisation de survols par des drones de surveillance et l’accès à des minerais stratégiques comme le lithium et l’or.
Ironiquement, ces récents événements augmentent l’influence des États-Unis au Mali. Non seulement le partenaire russe de la junte a été publiquement humilié par l’offensive des groupes armés, mais la prémisse centrale de la stratégie sécuritaire de la junte est désormais clairement en difficulté. Washington aurait déjà exploré la possibilité d’un accord minéraux contre sécurité avec Bamako avant ce week-end, s’inspirant peut-être de l’accord signé avec la République démocratique du Congo (RDC) en décembre 2025. Cet accord offrait une coopération économique et sécuritaire en échange d’un accès privilégié aux réserves minières stratégiques du pays. L’arrangement congolais a également attiré des acteurs privés de sécurité, dont l’entreprise de Erik Prince, Vectus Global, qui a depuis déployé du personnel et des drones pour soutenir les forces congolaises. Ce modèle pourrait être envisagé par les États-Unis pour ramener les juntes du Sahel dans le giron occidental.
L’offensive récente au Mali a confirmé ce que le JNIM laisse entrevoir depuis longtemps : l’approche de la junte est un échec. Les conditions structurelles actuelles rendent l’environnement menaçant bien plus dangereux qu’après la crise de 2012. Le JNIM peut étendre son influence jusqu’aux portes de Bamako à volonté, même sans la capacité militaire nécessaire pour s’emparer et contrôler la capitale. Le groupe a également élargi ses outils opérationnels, incluant désormais des capacités de drones, des sabotages économiques (blocus et attaques contre les chaînes d’approvisionnement) et un réseau multinational dépassant les frontières d’un seul pays du Sahel. Pendant ce temps, l’État malien dispose de moins de ressources et de légitimité réduite, et aucune architecture régionale crédible de sécurité n’existe, surtout depuis le retrait des États de l’AES de la CEDEAO l’année dernière.
Les voisins observent avec attention
Le Mali était la tête de pont de la Russie au Sahel, et le revers d’avril 25 laissera des traces auprès des autres gouvernements africains ayant cherché à Moscou des garanties sécuritaires. L’Alliance des États du Sahel a présenté son approche comme une alternative plus efficace aux arrangements sécuritaires menés par l’Occident. Les autres membres de l’alliance observent avec attention, car la crédibilité du modèle de junte comme solution à l’insécurité du Sahel est activement mise à l’épreuve.
Plus largement, l’Africa Corps a cherché à étendre son influence en République centrafricaine, où le président Faustin-Archange Touadéra a résisté au remplacement de Wagner, dont les unités formaient une partie intégrante de sa garde personnelle pendant plusieurs années. Des instructeurs militaires russes de l’Africa Corps sont également arrivés à Madagascar après l’insurrection de la Génération Z et le coup d’État de fin 2025. Ces gouvernements ont recherché l’engagement russe pour leur protection, mais les derniers événements au Mali pourraient inciter ces pays, ainsi que d’autres candidats à un rapprochement avec Moscou, à reconsidérer leur approche.
Plus globalement, la crédibilité de la Russie était déjà fragilisée avant ce week-end. Son incapacité à empêcher l’effondrement du régime de Bachar al-Assad en Syrie et l’arrestation de Nicolás Maduro au Venezuela en janvier ont montré les limites de ce que Moscou peut réellement offrir à ses partenaires. Avec le départ humiliant de l’Africa Corps de Kidal, les régimes ayant courtisé la coopération sécuritaire russe peuvent désormais tirer leurs propres conclusions sur la valeur réelle de cette offre lorsque leurs partenaires sont soumis à une pression soutenue.
