Niger : pourquoi l’éviction du général Salaou Barmou dépasse le cadre militaire

Le départ de Moussa Salaou Barmou de la tête des Forces armées nigériennes, survenu moins de quinze jours après la tentative de coup d’État des 28 et 29 août, soulève une interrogation bien plus lourde qu’un simple jeu de chaises musicales à la direction de l’armée. Dans cet épisode, le général Barmou incarne avant tout une ligne de faille : jusqu’où le Niger peut-il tolérer qu’une puissance étrangère prenne part, directement, à un affrontement entre Nigériens ?

Un changement au sommet qui interroge bien au-delà de l’institution

Le décret pris par Abdourahamane Tiani n’explique rien. Aucune justification officielle n’accompagne la nomination du général Mamane Sani Kiaou à la place du général Barmou. Ce silence nourrit forcément les lectures les plus diverses.

Qui est réellement le général Moussa Salaou Barmou ?

Une figure familière de l’appareil militaire nigérien

Moussa Salaou Barmou n’a rien d’un anonyme dans l’armée nigérienne. Ancien patron des forces spéciales, il occupait le poste de chef d’état-major des armées depuis 2023. Il appartenait au premier cercle militaire issu du renversement de Mohamed Bazoum et constituait, jusqu’à son éviction, une pièce maîtresse du dispositif de pouvoir du CNSP.

Le 11 septembre, une décision sans mode d’emploi

Faut-il lire dans ce remplacement une sanction ? Une reprise en main ? La nécessité de réorganiser la chaîne de commandement après la mutinerie ? Ou bien la conséquence de désaccords plus profonds sur la façon de conduire la riposte militaire ? Toutes ces hypothèses circulent, aucune n’est confirmée.

Aucun élément public ne fait de Barmou un traître

Un point doit être posé clairement : rien, dans les informations accessibles publiquement, ne permet d’affirmer que le général Barmou aurait pris part à la tentative de renversement d’Abdourahamane Tiani. Les autorités nigériennes ne l’ont d’ailleurs jamais accusé publiquement de trahison. Le réduire à l’image d’un « traître » ou d’un « vendu » relèverait donc de la facilité, pas de la démonstration.

La nuit du 28 au 29 août : un face-à-face entre Nigériens

Dans la nuit du 28 au 29 août, des militaires dissidents ont attaqué plusieurs sites stratégiques de Niamey : la base aérienne 101, le palais présidentiel et les installations de la télévision publique. Les mutins venaient en grande partie des forces spéciales et de garnisons de l’intérieur du pays. Pendant plusieurs heures, le rapport de force est resté incertain. Des unités auraient même refusé de participer à l’assaut contre leurs propres frères d’armes.

Le cœur du problème est donc d’abord nigérien. Des soldats nigériens affrontaient d’autres soldats nigériens. Les divergences portaient sur le pouvoir, sur la conduite de la guerre contre les groupes armés, sur les conditions de vie des militaires et, plus largement, sur la situation du pays. C’est dans ce contexte précis que surgit une question de fond : pourquoi une puissance militaire étrangère devait-elle s’engager directement dans un affrontement interne aux forces nigériennes ?

Africa Corps, d’appui sécuritaire à acteur du conflit

La réponse est aujourd’hui documentée. L’Africa Corps russe a apporté un soutien déterminant aux forces loyalistes. Environ 200 éléments russes présents sur la base 101 auraient participé à la reprise du site. Des sources internationales évoquent un appui terrestre et aérien. La Russie elle-même a reconnu l’aide fournie par ses militaires dans la réponse au putsch. Des informations diffusées le 14 septembre mentionnent également l’emploi de drones kamikazes par les forces russes durant les combats, un point à manier avec prudence tant les détails opérationnels restent partiellement documentés.

Coopération antiterroriste et crise interne : deux registres distincts

Le problème politique, lui, ne se dissout pas. Le Niger peut parfaitement inviter des partenaires étrangers à combattre les groupes terroristes qui frappent son territoire : c’est une coopération militaire classique. Mais intervenir contre des soldats nigériens engagés dans une crise politique et militaire intérieure relève d’une tout autre nature. On bascule alors du partenariat sécuritaire vers une participation directe à la décision de savoir quelle faction de l’appareil d’État doit l’emporter.

Si ses hommes tombent, leur chef doit savoir pourquoi

C’est ici que la position prêtée à Barmou prend toute sa portée politique. Un chef militaire peut accepter de mener ses hommes au combat. Il peut accepter le risque de perdre des soldats. Mais il est difficilement concevable qu’il soit tenu à l’écart des décisions qui conditionnent leur survie, surtout lorsque des moyens militaires étrangers sont engagés contre eux. Si des soldats nigériens doivent mourir, leur chef doit savoir qui les frappe, avec quels moyens et sur quelle décision. C’est une question élémentaire de responsabilité militaire.

Voilà pourquoi son remplacement peut se lire autrement : comme le signe d’un désaccord sur la chaîne de commandement, sur les conditions d’emploi des forces étrangères ou sur la place réservée à l’Africa Corps dans les affaires militaires nigériennes. Cette lecture reste toutefois une hypothèse. Aucun document public n’établit à ce stade que Barmou aurait refusé une opération de drones ou démissionné pour ce motif.

Le véritable enjeu : Tiani face à sa propre promesse de souveraineté

Le débat ne devrait donc pas se refermer sur le sort personnel de Barmou. Il doit porter sur le choix politique du général Abdourahamane Tiani. Depuis 2023, le CNSP se présente comme le défenseur de la souveraineté nigérienne. Le régime a rompu avec la France, exigé le départ des forces américaines et renforcé son alliance avec la Russie.

Ce discours de souveraineté devient cependant difficile à tenir lorsque, dans une crise interne, le pouvoir doit s’appuyer sur une force étrangère pour reprendre le contrôle d’une base militaire stratégique. Le paradoxe est brutal : au nom de la souveraineté, Niamey a réduit certaines coopérations occidentales ; au nom de la survie du régime, il accepte désormais une implication russe directe dans une confrontation entre Nigériens. Un tel paradoxe mérite mieux qu’un communiqué officiel.

Les questions laissées en suspens après l’éviction

Le général Barmou a été remplacé et le général Kiaou dirige désormais les armées. Officiellement, aucune raison n’a été avancée pour justifier cette réorganisation. Le calendrier, lui, interpelle : moins de deux semaines après une mutinerie qui a mis au jour de profondes fractures dans l’armée, le CNSP change deux des principaux échelons de sa hiérarchie militaire.

Le problème ne s’évapore pas pour autant. Il reste celui de la cohésion de l’armée. Celui de la responsabilité du commandement. Celui de la place des forces étrangères. Et surtout celui de la souveraineté réelle du Niger. Salaou Barmou n’a peut-être pas été un héros. Il n’a pas non plus été publiquement établi comme un traître. Il est aujourd’hui un général écarté, après une crise militaire au cours de laquelle une force russe a contribué à écraser une rébellion de soldats nigériens. La vraie question n’est donc pas de salir ou de sanctifier Barmou, mais de savoir si, au Niger, la souveraineté proclamée par le CNSP s’applique aussi lorsque la survie du pouvoir est en jeu. Et sur ce point, le silence du général Tiani pèse peut-être plus lourd que le départ du général Barmou.