Niger : l’audit de la soraz sous l’emprise d’un conflit d’intérêts flagrant
Dix-huit mois après le renversement du pouvoir à Niamey, les ambitions de « Refondation » affichées par la junte se heurtent à une réalité bien moins glorieuse. Le secteur pétrolier, jadis présenté comme un symbole de souveraineté économique, devient le théâtre d’un scandale sans précédent. Au cœur de cette affaire, le ministre du Pétrole, Hamadou Tini, est accusé d’avoir transformé son poste en levier de pouvoir pour servir ses intérêts personnels. Ancien cadre du cabinet Mazars, il aurait orchestré une manœuvre où l’audit de la SORAZ, entreprise publique clé, sert désormais de paravent à un flagrant délit d’initié.
De la rupture annoncée au retour des anciens réseaux
Dès leur arrivée au pouvoir, les militaires du CNSP avaient brandi la gestion des ressources naturelles comme une priorité absolue. La SORAZ, Société de raffinage de Zinder, cristallisait toutes les critiques : des audits jugés biaisés, une collaboration jugée trop étroite avec des acteurs internationaux, et une opacité dénoncée par les partenaires chinois de la CNPC. Le cabinet Mazars, partenaire historique de l’État nigérien, avait été écarté sans appel sous les applaudissements des discours populistes.
Pourtant, derrière les déclarations tonitruantes, les mécanismes de l’influence ont repris le dessus. En janvier 2026, sous la protection du Général Mody, Hamadou Tini, ancien expert-comptable de Mazars, accède au ministère du Pétrole. Une nomination qui sonne comme un retour en grâce pour le cabinet, désormais réintégré dans les cercles du pouvoir.
Un ministre juge et partie : l’audit comme outil de domination
Dès son installation, Hamadou Tini a mis en œuvre une stratégie audacieuse. Il a relancé l’audit de la SORAZ, mais avec une condition non négociable : Mazars en serait l’exécutant. Ce choix place le ministre dans une position inédite : il est à la fois le client exigeant l’audit, le prestataire réalisant la mission, le destinataire des rapports, et l’autorité signant les chèques de paiement. Un cumul de rôles qui interroge sur l’indépendance de l’évaluation.
« Comment garantir l’objectivité d’un audit lorsque celui qui le commande et celui qui l’exécute sont liés par des intérêts communs ? » s’interrogent les observateurs économiques à Niamey. La question reste sans réponse, tant les faits semblent accablants.
L’oukase ministériel : une saisie brutale des secrets industriels
Le scandale ne s’arrête pas à la nomination de Mazars. Le ministre a imposé une directive impérative à la direction de la SORAZ : transmettre en huit jours l’intégralité des documents financiers, comptables et techniques. Une exigence qui vise les données les plus sensibles, celles que les partenaires chinois refusaient autrefois de partager par crainte de fuites stratégiques.
Selon les rumeurs circulant dans les cercles politiques, Hamadou Tini connaîtrait les failles comptables de la SORAZ mieux que quiconque. Son passage chez Mazars lui aurait permis d’identifier les points faibles à exploiter. « Quand on a déjà regardé par le trou de la serrure, on sait ce qu’il y a sur la table », résume un fonctionnaire sous couvert d’anonymat.
Les ministres sacrifiés : un jeu de chaises musicales suspect
L’instabilité chronique au ministère du Pétrole depuis le coup d’État n’est peut-être pas un hasard. En trois ans, trois ministres se sont succédé à ce poste stratégique, chacun disparaissant dans des circonstances troubles.
Mahaman Moustapha Barké, nommé en juin 2024, avait lancé un audit d’envergure avant d’être arrêté en janvier 2025 et détenu près d’un an sans procès. Son successeur, le Dr Sahabi Oumarou, écarté en février 2025 après avoir tenté de relancer l’audit, a lui aussi disparu de la scène politique. Des sources bien informées suggèrent que Hamadou Tini, encore simple expert pour Mazars à l’époque, aurait joué un rôle clé dans la chute de ses prédécesseurs. Des rapports à charge, savamment orientés, auraient été transmis à la junte pour discréditer la gestion de la SORAZ et préparer sa propre ascension.
Une « Refondation » vidée de sa substance
L’affaire SORAZ illustre les contradictions d’un régime qui promettait transparence et souveraineté économique. Alors que les Nigériens subissent les conséquences d’un isolement diplomatique croissant et attendent désespérément les retombées de la manne pétrolière, les ressources de la raffinerie semblent servir avant tout des intérêts privés.
L’audit, initialement réclamé comme un gage de bonne gouvernance, est devenu un instrument de pouvoir au service d’un clan. Pour la « Refondation » tant vantée, le bilan est accablant : la gestion du pétrole n’a pas évolué, elle s’est simplement adaptée à de nouveaux bénéficiaires.