Mali : la détention arbitraire des opposants et la responsabilité du régime de transition
Mamadou Ismaïla Konaté, à Bamako, le 18 octobre 2017.

Au Mali, une vague d’enlèvements et de détentions au secret frappe les figures de l’opposition et les défenseurs de la démocratie. Mountaga Tall, avocat et ancien ministre, est détenu illégalement depuis un mois par la Sécurité d’État, un sort partagé par son fils et d’autres militants pro-démocratie. Ces arrestations surviennent après de violentes attaques jihadistes et indépendantistes le 25 avril. Mamadou Ismaïla Konaté, lui-même avocat et ex-ministre malien de la Justice, s’exprime sur ces agissements, dénonçant l’instrumentalisation de la lutte antiterroriste et la soumission de la justice face au régime de transition. Il insiste sur la responsabilité des autorités et les défis auxquels sont confrontés les peuples du Sahel.

Des détentions illégales, un défi à l’État de droit

La disparition forcée de Maître Mountaga Tall, détenu au secret depuis un mois, suscite une vive inquiétude. Sa famille, ses avocats et la Conférence internationale des barreaux exigent sa libération immédiate ou sa présentation devant un juge, conformément aux principes fondamentaux du droit. Mamadou Ismaïla Konaté, ancien ministre de la Justice, exprime son scepticisme quant à la volonté des autorités de transition d’entendre ces appels. Il souligne que « nul ne doit être privé de sa liberté en dehors du cadre de la loi » et que, même dans un contexte de crise, la manière dont un État traite ses opposants est le véritable baromètre de son adhésion à l’État de droit. L’absence de visite de médecins ou d’avocats pour Mountaga Tall est, selon lui, « inadmissible ». L’enlèvement de son fils, suite à un communiqué du bâtonnier, marque une escalade intolérable.

La lutte antiterroriste : un prétexte à l’arbitraire ?

Après Mountaga Tall, son fils, ainsi que d’autres opposants politiques, militaires et religieux, ont été arrêtés. Bien qu’aucune connexion officielle n’ait été établie avec l’enquête de la justice militaire sur des soupçons de complicité lors des attaques du 25 avril, la stratégie implicite du pouvoir consiste à justifier ces pratiques par la lutte antiterroriste, une rhétorique qui semble trouver un écho auprès d’une partie des Maliens. Maître Konaté insiste sur la nécessité de rappeler à ces citoyens que la lutte contre le terrorisme ne saurait en aucun cas légitimer l’insécurité juridique. « Un camp militaire n’est pas une juridiction », rappelle-t-il, soulignant que la détention régulière doit être prouvée, tandis que l’arbitraire se dissimule. Il est impératif, même en période de lutte contre le terrorisme, de préserver le cadre juridique et de veiller à ce que la justice soit respectée du début à la fin.

Une justice malienne soumise au pouvoir ?

Au-delà de ces enlèvements, l’actualité politique au Mali révèle une justice qui semble s’incliner devant les autorités de transition. L’ancien Premier ministre Moussa Mara a été condamné à un an de prison ferme pour un simple tweet, tandis que des partisans du régime appellent ouvertement à la violence contre des militants pro-démocratie ou à l’incendie de commerces mauritaniens. Une telle disparité laisse penser que la justice malienne est acquise ou soumise au pouvoir en place. Mamadou Ismaïla Konaté affirme que cette justice, garante de l’ordre et de la sécurité publique, « donne l’impression de se coucher ». Il exhorte les juges à prendre conscience qu’ils ne sont pas au service d’un régime, fût-il militaire, mais bien de l’État, de la nation et des populations. Malgré la peur, les juges ont la possibilité de se mettre en retrait, et leur inaction actuelle est « maléfique pour l’idée même de justice ».

La fragilité du pouvoir et la dénonciation du terrorisme

Malgré les attaques du 25 avril, la mort du ministre Sadio Camara et la prise de Kidal, le pouvoir en place au Mali ne semble pas vaciller outre mesure, bien que Maître Konaté estime qu’il est en réalité fragilisé. Le terrorisme, affirme-t-il, « n’a pas sa place dans la cité, il constitue la négation même du pacte social, du droit et de la paix civile ». Cependant, il devient aujourd’hui difficile d’ignorer la responsabilité d’un pouvoir « issu de la force et qui se maintient par la force et la terreur ». L’exposition du pays et de ses citoyens aux périls croissants est, selon lui, intrinsèquement liée aux décisions prises par ceux qui gouvernent depuis six ans.

Entre « képi » et « chéchia » : une opposition aux principes clairs

Bien que farouchement opposé aux autorités maliennes de transition, Mamadou Ismaïla Konaté n’a pas rejoint la Coalition des forces pour la République (CFR) de l’imam Dicko. Il explique cette position par le fait qu’il ne souhaite pas choisir entre « le képi », symbolisant la prise du pouvoir par la force et son exercice autoritaire, et « la chéchia », qui renvoie aux événements de 2012, marqués par des atrocités dans le nord du Mali sous l’occupation djihadiste. Il rappelle que « ces pieds et mains coupés sont encore dans l’esprit des gens ». Pour lui, l’unité nationale et le dialogue ne peuvent faire table rase du passé. Il exige des préalables absolus, notamment une discussion ouverte sur 2012 et la « jonction maléfique entre le FLA et le Jnim ». Il refuse d’accompagner des actes de terreur et des terroristes, insistant sur l’adhésion à des principes et des valeurs fondamentales qui fondent la République, la démocratie et la justice, des préoccupations partagées par de nombreux citoyens du Sahel.

Le patriotisme face aux régimes de l’AES

Les régimes de l’AES au Mali, au Niger et au Burkina Faso martèlent que toute opposition est une trahison de la souveraineté nationale, une complicité avec les ennemis de la nation, les terroristes et les ingérences extérieures. Mamadou Ismaïla Konaté, en tant que Malien, patriote et citoyen engagé, réfute catégoriquement ces accusations. Il affirme que ce qui dérange ces régimes, eux-mêmes « issus de l’illégalité et de la fraude », est qu’on leur rappelle le droit et leurs propres engagements. Les véritables antipatriotes, conclut-il, sont « ceux qui affament les citoyens et qui aujourd’hui pervertissent les libertés et anéantissent le droit », une voix parmi les peuples du Sahel qui réclame la justice et la liberté.