Mali: cinq ans après le putsch, un bilan sécuritaire et social préoccupant

Cinq ans jour pour jour après la prise de pouvoir par le général Assimi Goïta au Mali, le pays est confronté à une réalité complexe. Si des critiques s’élèvent quant à l’évolution de la situation, le gouvernement militaire bénéficie paradoxalement d’un certain soutien populaire. Une analyse approfondie révèle les défis et les dynamiques à l’œuvre dans cette nation du Sahel.

Portrait d'Assimi Goïta

Depuis le coup d’État, les voix sahéliennes s’inquiètent de la dégradation de la vie quotidienne des Maliens, marquée par une sécurité précaire et un recul des libertés fondamentales, notamment la liberté d’expression et de la presse. Pour éclairer cette actualité Mali Sahel, nous avons recueilli le point de vue d’Ulf Laessing, directeur du programme Sahel de la fondation Konrad Adenauer au Mali.

Éclairage sur la situation sécuritaire et politique au Mali

Ulf Laessing souligne que la répression s’est intensifiée. Bien que des discussions informelles demeurent possibles entre proches, la prudence est de mise. Des critiques du gouvernement ont été emprisonnées ou contraintes à l’exil, témoignant d’une restriction claire des libertés.

Portait d'Ulf Laessing, directeur du programme Sahel de la fondation Konrad Adenauer au Mali

Qu’en est-il des améliorations concrètes pour la population depuis l’arrivée des militaires au pouvoir ?

Selon Ulf Laessing, une légère amélioration de la sécurité avait été observée dans certaines zones au début du régime militaire. La route vers Ségou, par exemple, était restée ouverte, permettant à des agriculteurs de reprendre leurs activités. Cependant, cette accalmie n’a pas duré. La crise sécuritaire s’est aggravée, et face à une croissance démographique rapide, aux impacts du changement climatique et à l’insécurité persistante, il se montre pessimiste quant à la capacité de tout gouvernement à infléchir significativement cette tendance.

L’ambition initiale des militaires de vaincre les djihadistes semble compromise.

Les groupes djihadistes, notamment le JNIM et l’État islamique, exercent désormais un contrôle de facto sur plusieurs portions du territoire malien. Ulf Laessing estime qu’aucun gouvernement, qu’il soit issu d’un nouveau coup d’État ou d’élections futures, ne parviendra à reprendre ces zones. Le chemin vers la pacification du pays s’annonce donc ardu.

Qui finance le JNIM et le FLA qui ont attaqué le Mali ?

De récentes attaques coordonnées par des djihadistes et des rebelles touaregs ont marqué les esprits.

Ces attaques de fin avril, d’une ampleur inédite depuis 2012, ont constitué un véritable choc. Elles représentaient une attaque frontale contre l’État malien. Bien que le gouvernement ait réussi à se maintenir, la perte de contrôle de certaines régions du nord est une humiliation. L’absence de réaction significative des mercenaires russes, pourtant présents pour renforcer la sécurité, et l’isolement du Mali face à ses alliés de l’Alliance des États du Sahel (AES), le Niger et le Burkina Faso, ont été particulièrement frappants.

Ulf Laessing précise que les forces russes, estimées entre 1 500 et 2 000 mercenaires, étaient bien moins nombreuses que les troupes françaises et ont, par leur brutalité, souvent aggravé la situation. Leur retrait sans combat de Kidal et d’autres localités du nord représente un échec. Quant au Niger et au Burkina Faso, malgré leurs déclarations de soutien, leurs propres défis face aux djihadistes limitent leur capacité réelle à aider militairement le Mali.

Des soldats du FLA dans une voiture, traversant une caserne antérieurement utilisée par l'Africa-Corps à Kidal

La solidarité affichée par l’AES, notamment dans la politique Mali Burkina, est-elle aussi forte qu’il n’y paraît ?

Sur le plan politique, les dirigeants de l’AES sont alignés et nourrissent de nombreux projets. Cependant, Ulf Laessing tempère cette vision en soulignant le manque de volonté et surtout de capacités pour concrétiser ces ambitions. Ces trois nations figurent parmi les plus pauvres du monde et luttent pour leur survie. Leur coopération ne peut être comparée à des alliances comme l’Union Européenne ou l’OTAN.

Assimi Goïta, Abdourahamane Tiani et Ibrahim Traore côte à côte

Quelles pistes pour une solution durable dans le Sahel citoyen ?

Un aspect positif réside dans le rejet de la charia et des islamistes par la majorité des Maliens. Ce sentiment populaire, même face à la répression, pourrait servir de base à des négociations futures avec les factions djihadistes les plus modérées. L’espoir est d’engager un dialogue constructif.

Comment négocier avec des groupes djihadistes qui visent le contrôle du pays et l’instauration de la charia ?

Ulf Laessing ne pense pas que le JNIM ait la capacité de contrôler des villes comme Bamako ou l’intégralité du pays. Leur objectif serait plutôt d’obtenir une certaine autonomie dans des régions spécifiques et de coexister avec un gouvernement à Bamako qui serait plus enclin à intégrer des éléments de la charia et à négocier avec eux. Il insiste sur le fait que les djihadistes maliens sont souvent des acteurs locaux, motivés par des questions d’accès à l’eau ou à la terre, et non des étrangers nihilistes. Une combinaison d’actions militaires et de dialogue avec les éléments modérés est essentielle, comme l’exemple de la Mauritanie l’a montré, où une approche combinant force et compromis (comme l’absence d’alcool et le statut de République islamique) a permis de stabiliser la situation.

Des personnes avec des bidons d'eau dans lac asséché de Faguibine dans la région du Tombouctou.

Quelles sont les aspirations des populations au Mali ?

Les peuples du Sahel info montrent clairement qu’ils ne souhaitent pas l’instauration de la charia à Bamako. L’absence de manifestations massives après les attaques de fin avril, malgré la fragilisation du régime, s’explique par la crainte d’une alternative encore plus islamiste. Malgré les critiques, le gouvernement militaire d’Assimi Goïta conserve un soutien significatif car il est perçu comme un moindre mal face aux djihadistes ou aux anciennes élites corrompues, souvent associées à la France et à l’Europe. Ce soutien, teinté de résignation, suggère que le gouvernement actuel pourrait se maintenir si la situation sécuritaire ne se dégrade pas davantage.

L’image véhiculée par les réseaux sociaux reflète-t-elle la réalité du soutien populaire ?

La jeunesse malienne, dont la moyenne d’âge est de 15 ans et qui est souvent déconnectée de l’Europe, s’informe largement via les réseaux sociaux, où prolifèrent propagande et fausses informations, y compris celles diffusées par des acteurs russes pour soutenir le gouvernement. Malgré cela, un soutien réel au gouvernement subsiste. Les événements récents, comme les attaques d’avril ou le blocus des livraisons de carburant, n’ont pas provoqué de mouvements de protestation massifs, confirmant le refus des populations d’être gouvernées par le JNIM.

De la fumée sur les routes de Bamako

La survie quotidienne est-elle la principale préoccupation, exacerbée par le blocus de Bamako ?

La vie est indéniablement devenue plus difficile pour les Maliens, même avant les attaques récentes. Une forme de résignation s’est installée, accompagnée d’une désillusion envers la classe politique traditionnelle. Les anciens partis et politiciens, ayant déjà été au pouvoir sans apporter d’améliorations, ont perdu leur crédibilité. C’est pourquoi de nombreux citoyens accordent une nouvelle chance aux dirigeants actuels.