Mali, Burkina, Niger : Les dessous d’un divorce programmé avec la CPI
Après le Niger, le Mali et le Burkina Faso ont officialisé leur retrait de la Cour pénale internationale (CPI). Si les juntes militaires de l’Alliance des États du Sahel (AES) invoquent une prétendue « souveraineté » face à une justice qu’elles jugent « politisée », ce divorce révèle surtout une stratégie bien connue des régimes autoritaires : se soustraire au droit international pour garantir l’immunité de leurs dirigeants.
C’est un pas de trois qui résonne comme un aveu. En l’espace de quelques semaines, les trois régimes militaires du Sahel ont parachevé leur rupture avec l’architecture juridique internationale. Après Niamey, ce sont Bamako et Ouagadougou qui ont notifié à l’ONU leur décision de quitter le Statut de Rome, le traité fondateur de la Cour pénale internationale.
Pour la rhétorique officielle de ces juntes, le narratif est rodé : la CPI ne serait qu’un instrument « néocolonial », une justice à géométrie variable téléguidée par les puissances occidentales. Mais derrière ce paravent souverainiste et populiste se cache une réalité beaucoup plus pragmatique et cynique. En rompant avec la Haye, ces régimes valident une stratégie classique des dictatures : institutionnaliser l’impunité pour pérenniser leur pouvoir.
Le bouclier juridique des autocrates
La CPI a été conçue pour une raison précise : intervenir là où les systèmes judiciaires nationaux échouent, refusent ou sont incapables de juger les crimes les plus graves : crimes de guerre, crimes contre l’humanité et génocides. En se retirant de cette juridiction, les dirigeants militaires du Mali, du Burkina Faso et du Niger tentent de s’offrir une assurance-vie juridique.
Dans une région en proie à des conflits asymétriques dévastateurs, les rapports des organisations de défense des droits de l’homme se succèdent et se ressemblent. Ils documentent non seulement les exactions terrifiantes des groupes djihadistes, mais aussi les exactions croissantes commises contre les populations civiles par les armées régulières et leurs auxiliaires (à l’instar des mercenaires russes de l’ex-groupe Wagner au Mali). En fermant la porte à la CPI, les chefs de ces juntes tentent de s’assurer que ni eux, ni leurs subordonnés, n’auront jamais à rendre de comptes devant un tribunal international.
Une rhétorique populiste pour masquer la peur du juge
L’argument de la « justice sélective » qui ne ciblerait que l’Afrique a longtemps été un refrain populaire sur le continent. S’il a pu trouver un écho légitime par le passé, il est aujourd’hui totalement dévoyé par ces dictatures. La CPI poursuit désormais des criminels de guerre en Ukraine ou au Proche-Orient, prouvant que son champ d’action dépasse largement les frontières africaines.
En réalité, l’histoire moderne montre que le retrait d’un État de la CPI est presque toujours corrélé à une dérive autoritaire ou à la peur panique de voir ses dirigeants inculpés. Le Burundi de Pierre Nkurunziza avait ouvert la voie en 2017 alors que le régime était accusé de violences de masse. Les juntes du Sahel appliquent aujourd’hui la même recette : criminaliser la dissidence interne, faire taire la presse, museler la société civile, et couper les ponts avec les observateurs internationaux pour opérer à huis clos.
Les premières victimes : les populations civiles
Ce sursaut de « souveraineté » proclamé par les régimes de l’AES se fait au détriment direct des citoyens sahéliens. Ce sont les populations locales, prises en étau entre la terreur terroriste et la violence d’États sans contre-pouvoirs, qui se retrouvent privées de leur ultime recours.
En quittant la CPI, ces régimes n’effacent pas le passé, car les procédures déjà ouvertes ou les crimes commis pendant que le traité était en vigueur restent théoriquement de la compétence de la Cour. Cependant, ils envoient un signal désastreux pour l’avenir de la région : celui d’un chèque en blanc accordé à la violence d’État. L’histoire a pourtant démontré que l’impunité n’a jamais garanti la stabilité d’une dictature ; elle ne fait qu’en retarder la chute, en rendant l’addition finale plus lourde pour le peuple.