Mali 2022 : une année critique pour les droits humains et la stabilité nationale
L’année 2022 a été marquée par une dégradation dramatique des droits humains au Mali. Le pays a connu une recrudescence des violences, avec des attaques ciblées contre les civils par des groupes armés islamistes et des exécutions de suspects par les forces progouvernementales lors d’opérations anti-terroristes. Parallèlement, le gouvernement a renforcé sa mainmise sur les médias et les voix de l’opposition, réduisant considérablement l’espace civique.
Cette multiplication des exactions s’inscrit dans un contexte de crise politique persistante et de tensions diplomatiques aiguës. L’arrivée du groupe Wagner, une société privée de sécurité militaire liée au gouvernement russe, a notamment exacerbé ces tensions avec les partenaires traditionnels du Mali.
Le gouvernement de transition, issu d’un second coup d’État militaire en 2021, a entravé les enquêtes sur les allégations croissantes d’atrocités commises par des acteurs étatiques. L’impunité, tant pour les exactions passées que présentes, a ainsi perduré, alimentant un cycle de violence dans le pays.
Peu de progrès ont été enregistrés concernant le rétablissement de l’autorité de l’État et des services essentiels, y compris le système judiciaire. La situation humanitaire au Mali s’est aggravée, impactée par la pénurie alimentaire mondiale, les effets du changement climatique et, pendant une partie de l’année, des sanctions économiques régionales liées à la crise politique. Le nombre de déplacés internes a continué d’augmenter, dépassant les 422 000 personnes par rapport à 2021.
L’engagement du groupe Wagner, et les nombreuses allégations d’exécutions sommaires et autres abus imputés à ce groupe, ont mis à rude épreuve les relations avec d’autres partenaires militaires. La France, par exemple, a mis fin à une décennie d’opérations militaires au Mali en août. Les relations du Mali avec les Nations Unies et ses voisins ouest-africains se sont également détériorées, renforçant l’isolement politique du Mali.
Crise politique et atteintes aux libertés fondamentales
En juin, la junte au pouvoir a révisé son calendrier de transition, ramenant la durée du retour au régime démocratique de cinq à deux ans, avec une échéance fixée à mars 2024. Une nouvelle loi électorale a cependant permis aux membres de la junte de se présenter aux futures élections, sous réserve de démissionner ou de quitter leurs postes de sécurité six mois avant le scrutin.
Un climat de peur et d’autocensure s’est installé, particulièrement pour les journalistes et blogueurs abordant les allégations d’exactions par les forces de sécurité. Des menaces, du harcèlement et des expulsions ont été signalés. En février, les autorités ont expulsé Benjamin Roger, reporter pour Jeune Afrique. En mars, Radio France International et France 24 ont été suspendues après avoir diffusé des informations sur des abus des forces de sécurité. En juillet, un commentateur en ligne, Alhassane Tangara, a été détenu suite à une dénonciation sur Facebook. Le 3 novembre, les autorités ont suspendu Joliba TV News, une chaîne d’actualités malienne, pour « manquements et violations graves et répétés » du code de déontologie.
Plusieurs détracteurs du gouvernement ont été arbitrairement détenus, certains pendant des mois sans procès. Des arrestations sur la base d’accusations fallacieuses et des cas de torture avaient déjà été rapportés en 2021. En janvier, le Dr Étienne Fakaba Sissoko, professeur d’économie, a été arrêté et détenu pendant six mois pour avoir critiqué des nominations gouvernementales, qualifiées de « subversives ». Le Dr Oumar Mariko, chef du parti SADI, aurait quitté le pays après une détention en décembre 2021 et de nouvelles menaces pour avoir dénoncé des abus militaires.
Le 16 mai, sept militaires ont été détenus par les agents de sécurité, soupçonnés de fomenter un coup d’État. Au moment de la rédaction, aucune information n’avait été fournie sur leur localisation, soulevant de sérieuses inquiétudes quant à des disparitions forcées.
Violences et atrocités des groupes armés islamistes
En 2022, les groupes armés islamistes affiliés à Al-Qaïda et à l’État islamique au Grand Sahara (EIGS) ont étendu leurs opérations vers le sud-ouest du Mali et la capitale, Bamako. Ces attaques ont causé la mort de centaines de civils, ainsi que de nombreux Casques bleus de l’ONU et membres des forces de sécurité gouvernementales.
Le 16 janvier, des combattants islamistes ont exécuté quatre hommes de l’ethnie Dogon, sortis d’un convoi commercial près de Douentza.
Depuis mars, des combattants de l’EIGS auraient massacré des centaines de civils, principalement des hommes adultes, lors d’attaques contre des villages des régions de Gao et Menaka, près du Niger. La majorité des victimes appartenaient à l’ethnie Daoussahak, une tribu touarègue.
Les 18 et 19 juin, des combattants liés à Al-Qaïda auraient tué plus de 120 personnes dans les villages de Dianwali, Deguessago et Diallassagou, situés dans la région de Mopti.
Au moins 72 personnes, dont près d’un tiers étaient des civils, ont péri suite à l’explosion d’engins explosifs improvisés (EEI) posés par des groupes armés islamistes à travers le pays en 2022, avec une concentration notable dans la région de Mopti.
Dans les zones sous leur contrôle, ces groupes ont systématiquement détruit les infrastructures de télécommunication, imposé la zakat (impôt religieux) et appliqué la charia avec des sanctions sévères via des tribunaux ne respectant aucune norme de procédure équitable. Ils ont également exacerbé l’insécurité alimentaire en ciblant ceux qui refusaient de se conformer à leur interprétation de la loi islamique, notamment par le pillage de bétail et le siège de villages.
Au moment de la rédaction de cet article, le journaliste français Olivier Dubois, kidnappé dans la région de Gao le 8 avril 2021, demeurait l’otage du groupe Jamaa Nusrat al-Islam wal-Muslimin (JNIM), affilié à Al-Qaïda.
Exactions attribuées aux forces de sécurité étatiques
Les forces de sécurité maliennes et leurs alliés étrangers ont été impliqués dans des centaines d’exécutions extrajudiciaires de suspects et de civils, principalement lors d’opérations de lutte contre le terrorisme de grande envergure menées dans les régions de Mopti et de Ségou.
En mars, les forces de sécurité maliennes et alliées auraient illégalement exécuté plus de 300 hommes interpellés, dont des combattants islamistes présumés, à Moura, au centre du Mali. Cet événement représente la pire atrocité du conflit armé qui oppose depuis une décennie les forces gouvernementales aux groupes armés islamistes au Mali.
Le 3 mars, les corps de 35 hommes, dont beaucoup avaient les yeux bandés et présentaient des blessures par balle, ont été découverts dans le hameau de Danguèrè Wotoro, région de Ségou. Des témoins ont affirmé que ces hommes avaient été détenus au camp militaire de Diabaly. Vers le 5 mars, des militaires maliens et des soldats étrangers, soupçonnés d’appartenir au groupe Wagner, ont tué 33 hommes, dont 29 Mauritaniens, près de Robinet El Ataye, dans la région de Ségou. Le 19 avril, des militaires maliens et leurs alliés étrangers auraient tué au moins 50 civils à Hombori, région de Mopti, et, le 18 septembre, plus de 35 villageois à Gouni, également dans la région de Mopti.
Le 27 janvier, 14 civils de l’ethnie Dogon ont été exécutés par des militaires dans le village de Tonou, un acte de représailles présumé après qu’un véhicule militaire ait heurté un EEI. Le 31 décembre 2021, au cours d’une opération à Boudjiguiré, région de Koulikoro, des militaires maliens ont détenu puis exécuté au moins 13 hommes. Des rapports font également état de viols de plusieurs femmes par des militaires maliens et étrangers lors d’opérations de contre-terrorisme.
Malgré ces incidents graves, les enquêtes gouvernementales ont peu progressé, et les autorités ont interdit aux enquêteurs des droits humains des Nations Unies l’accès aux lieux des exactions.
Impact sur les droits des enfants
Les Nations Unies ont documenté la mort ou la mutilation de dizaines d’enfants par des groupes armés au Mali en 2022. Plus de 300 enfants ont également été recrutés et utilisés comme enfants soldats. En octobre 2022, l’insécurité avait provoqué la fermeture de 1 950 établissements scolaires, privant ainsi plus de 519 300 enfants de leur scolarité, une grave atteinte à leur droit à l’éducation.
L’impératif de rendre des comptes
Les autorités ont enregistré des avancées dans certains dossiers liés au terrorisme, mais les affaires d’atrocités à grande échelle impliquant des milices ethniques et des membres des forces de sécurité gouvernementales sont restées largement impunies. Des centaines de prévenus demeurent en détention prolongée, en attente de jugement.
Le gouvernement a poursuivi les dossiers de corruption liés à l’acquisition frauduleuse de matériel militaire sous l’administration de l’ancien président Ibrahim Boubacar Keïta, renversé par un coup d’État en 2020.
Cependant, aucune initiative n’a été prise pour mettre en œuvre les recommandations de la Commission d’enquête internationale des Nations Unies concernant les crimes de guerre commis par les forces de sécurité maliennes et les crimes contre l’humanité perpétrés par des groupes armés islamistes et des milices ethniques entre 2012 et 2018.
Par ailleurs, la Cour pénale internationale a poursuivi le procès d’un ancien dirigeant de groupe armé islamiste, accusé de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité, y compris le viol et l’esclavage sexuel, commis en 2012-2013.
Les relations internationales et les acteurs clés
Le déploiement, fin 2021, du groupe russe Wagner, présenté par le gouvernement malien comme de simples « formateurs militaires », et les allégations d’atrocités qui ont suivi, impliquant Wagner et les forces de sécurité maliennes, ont provoqué une forte condamnation des partenaires étrangers du Mali, notamment les États-Unis, la France, l’Allemagne, l’Union européenne (UE) et le Royaume-Uni.
Alors que la Russie a fourni une aide militaire significative pour la lutte contre le terrorisme, les relations du Mali avec la France se sont détériorées. En janvier, le Mali a expulsé l’ambassadeur de France après que le ministre français des Affaires étrangères eut remis en question la légitimité du gouvernement de transition.
Les tensions entre l’UE et le Mali concernant les atteintes aux droits et le partenariat avec Wagner ont entraîné une réduction drastique des effectifs de la Mission européenne de formation au Mali (EUTM) et de la Mission européenne de renforcement des capacités (EUCAP).
En février, la France a annoncé la fin de son opération de lutte contre le terrorisme, lancée neuf ans auparavant et ayant compté jusqu’à 5 000 troupes. Ce retrait s’est achevé en août, un mois après le départ de la Task force Takuba, composée de 900 forces spéciales européennes, qui avait également quitté le pays.
En février, l’UE a imposé des interdictions de voyager et des gels d’actifs à cinq membres du gouvernement de transition. En août 2020, les États-Unis avaient déjà suspendu leur aide militaire au Mali, conditionnée à la tenue d’élections libres et équitables. En novembre, la France a également suspendu son aide au développement.
En juin, après que le gouvernement de transition eut ramené l’échéance des élections à deux ans, la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) a levé les sanctions économiques et financières qu’elle avait imposées en janvier. Cependant, l’adhésion du Mali à la CEDEAO et à l’Union africaine restait suspendue au moment de la rédaction.
En juin, le Mali s’est retiré du G5 Sahel, une force régionale anti-terroriste de 5 000 hommes créée en 2017, en signe de protestation après ne pas avoir obtenu la présidence tournante de l’organisation. Le G5 Sahel inclut le Burkina Faso, le Tchad, la Mauritanie et le Niger. L’UE a exprimé ses regrets face à cette décision.
En avril, le Conseil des droits de l’homme des Nations Unies a prorogé d’un an le mandat de l’expert indépendant sur le Mali. En juillet, le Conseil de sécurité de l’ONU a également prorogé le mandat de la Mission multidimensionnelle intégrée des Nations Unies pour la stabilisation au Mali (MINUSMA). En août, le mandat du Groupe d’experts sur le Mali a été prolongé, ce groupe étant chargé de surveiller les interdictions de voyager et les gels d’actifs imposés en 2017 aux individus entravant l’accord de paix de 2015.
Tout au long de l’année, les autorités maliennes ont imposé des restrictions opérationnelles, notamment des zones d’exclusion aériennes à la MINUSMA, et ont entravé les enquêtes sur les allégations d’atteintes aux droits humains par les forces de sécurité étatiques. Ces actions ont gravement compromis la capacité de la MINUSMA à remplir son mandat et ont tendu les relations du Mali avec les pays contributeurs de troupes. En juillet, 49 soldats ivoiriens, sous-traitants de la MINUSMA, ont été arrêtés par les autorités maliennes. Quelques jours plus tard, le porte-parole des Nations Unies a été expulsé en raison de ses commentaires sur cette arrestation. Les soldats ivoiriens ont été inculpés en août pour « atteinte à la sûreté de l’État ».