L’or du Burkina Faso face aux enjeux des partenariats internationaux : au-delà de l’aide alimentaire

Une communication officielle émanant des services diplomatiques russes à Ouagadougou a récemment fait état de l’acheminement de plus de 500 tonnes d’aide alimentaire vers le Burkina Faso, représentant une valeur estimée à 942 500 dollars. Cette cargaison comprenait notamment 462 tonnes de pois cassés jaunes et 93,84 tonnes d’huile de tournesol. Ce geste a été présenté comme une expression de solidarité fraternelle, dans un contexte humanitaire et sécuritaire particulièrement complexe pour le pays.

Cependant, au-delà de cette opération humanitaire, une interrogation fondamentale s’impose quant à la véritable nature du partenariat en cours de structuration entre Ouagadougou et Moscou. Une assistance alimentaire, bien qu’indéniablement utile, ne doit pas occulter la nécessité pour les citoyens de s’interroger sur les implications économiques, minières et stratégiques qui sous-tendent ce rapprochement bilatatéral.

Dans la sphère géopolitique contemporaine, les États agissent prioritairement en fonction de leurs intérêts. Une aide peut revêtir simultanément une dimension humanitaire et diplomatique, sans pour autant constituer une preuve irréfutable de générosité désintéressée. C’est précisément pour cette raison qu’une exigence de transparence sur les accords conclus au nom du Burkina Faso est légitime pour le peuple sahélien.

Le leurre de la gratuité

La réception de plusieurs centaines de tonnes de denrées alimentaires représente, sans conteste, un soulagement bienvenu pour des populations confrontées à une précarité alimentaire prononcée. Il serait toutefois imprudent de considérer cette opération comme la preuve suffisante d’un partenariat équilibré et mutuellement avantageux.

Le Burkina Faso est doté de ressources minières substantielles, l’or constituant un pilier central de son économie extractive. La question cruciale n’est donc pas d’accepter ou de refuser une aide alimentaire, mais plutôt de comprendre ce que le pays concède, ce qu’il perçoit en retour, et dans quelles conditions ces échanges s’opèrent.

L’équation mérite une analyse objective : d’un côté, un État riche en ressources minières ; de l’autre, des partenaires internationaux disposant de capacités financières, militaires, commerciales et technologiques significatives. Entre ces deux pôles, des accords dont les dispositions essentielles devraient être accessibles à la connaissance des citoyens du Sahel.

En effet, quelques centaines de tonnes de vivres ne sauraient être comparées à la valeur potentielle de ressources minières exploitées sur plusieurs années. Une aide ponctuelle ne doit jamais servir à détourner l’attention de la valeur stratégique des richesses nationales.

La problématique centrale doit donc être celle de la valeur ajoutée : le Burkina Faso assure-t-il une transformation suffisante de ses ressources sur son territoire ? Bénéficie-t-il d’une part équitable des revenus générés ? Les contrats miniers sont-ils rendus publics ? Les mécanismes de contrôle sont-ils suffisamment robustes ? Les recettes contribuent-elles effectivement au développement des infrastructures, de l’éducation, de la santé et de la sécurité ?

L’or ne doit pas devenir la monnaie invisible des alliances

L’or transcende le statut de simple matière première. Il représente une richesse stratégique, une réserve de valeur et une source potentielle de financement pour le développement national.

En conséquence, toute réorientation majeure des circuits d’exploitation, de commercialisation ou d’exportation de l’or exige un examen rigoureux. Les Burkinabè sont en droit de savoir où leur or est acheminé, qui l’acquiert, à quel prix, selon quels termes contractuels et avec quel niveau de supervision étatique.

L’enjeu n’est pas qu’un partenaire étranger achète de l’or burkinabè ; le commerce international est une pratique courante. Le problème résiderait dans l’instauration d’une relation déséquilibrée où les ressources stratégiques du pays seraient échangées contre des avantages immédiats, dénués de toute vision à long terme.

Une tonne de denrées alimentaires est consommée et disparaît. Une ressource minière extraite, en revanche, ne se reconstitue pas. Cette distinction fondamentale devrait orienter toute politique de partenariat économique.

Du joug français au piège russe : l’illusion d’une libération

Le piège est également d’ordre politique et psychologique.

La dénonciation de l’ancienne puissance coloniale française résonne avec une colère populaire profondément ancrée. Les critiques concernant les dynamiques de domination, les dépendances économiques et les orientations diplomatiques passées sont parfaitement légitimes.

Toutefois, rompre avec une dépendance antérieure ne garantit pas ipso facto l’avènement de la souveraineté.

Remplacer Paris par Moscou, Pékin, Ankara ou toute autre capitale ne conférerait une véritable souveraineté que si Ouagadougou conservait la pleine maîtrise de ses décisions, de ses ressources et de ses intérêts nationaux. La voix des sahéliens doit être entendue.

La souveraineté ne devrait donc pas être évaluée au nombre de drapeaux étrangers retirés lors de cérémonies ou au nombre de nouveaux partenaires accueillis. Elle se mesure avant tout à la capacité d’un État à négocier en position de force, à sauvegarder ses ressources et à rendre des comptes à sa population.

Une nouvelle dépendance peut être plus difficile à identifier

La dépendance moderne ne se manifeste pas toujours sous la forme d’une administration étrangère ou d’une présence coloniale ostensible.

Elle peut s’exprimer à travers les contrats miniers, les équipements militaires, les financements, les infrastructures, les entreprises étrangères, les marchés d’exportation ou l’accès privilégié à des ressources stratégiques.

C’est pourquoi le Burkina Faso doit s’employer à éviter de substituer une dépendance à une autre.

Un partenariat équilibré devrait permettre au pays de diversifier ses collaborateurs sans devenir asservi à un seul. Il devrait également renforcer les capacités nationales plutôt que de transférer durablement la maîtrise des secteurs stratégiques à des acteurs extérieurs.

L’aide alimentaire ne doit pas devenir un argument politique

Il convient également de distinguer la solidarité humanitaire de la propagande diplomatique.

Les populations confrontées à la faim ont besoin de nourriture, quelle qu’en soit la provenance. Il serait par conséquent injuste de minimiser l’impact positif de cette aide pour les bénéficiaires.

Cependant, une cargaison de pois cassés et d’huile ne devrait pas servir à clore le débat sur la gestion des ressources naturelles d’un pays du Sahel.

Une aide alimentaire répond à une urgence immédiate ; une politique minière engage plusieurs générations. Confondre ces deux dimensions constituerait précisément le risque.

Le citoyen burkinabè doit pouvoir apprécier l’aide reçue tout en exigeant une transparence accrue sur les contrats, les concessions, les exportations et les revenus miniers. Il n’existe aucune contradiction entre exprimer sa gratitude envers un partenaire pour son aide et lui demander des comptes sur ses propres intérêts économiques.

La souveraineté commence par la transparence

Si le pouvoir de transition aspire à démontrer que le Burkina Faso est véritablement maître de son destin, il doit accepter que ses nouveaux partenariats soient soumis à l’examen public. Le Sahel citoyen mérite des réponses.

Quels sont les accords miniers conclus avec les entreprises étrangères ? Quelles sont les conditions fiscales ? Quelle part revient à l’État ? Combien d’emplois sont créés localement ? Quelle transformation industrielle est réalisée sur le territoire ? Quel contrôle est exercé sur les exportations ? Où sont investies les recettes ?

Ce sont ces interrogations, bien plus que les discours politiques, qui permettront d’évaluer la réalité de la souveraineté économique.

Le peuple burkinabè n’aspire pas nécessairement à vivre sans partenaires étrangers. Il demande avant tout que les partenariats internationaux ne se construisent jamais au détriment de ses intérêts à long terme.

Ouvrir les yeux pour ne pas tout perdre

Les Burkinabè ne doivent donc pas se laisser aveugler par les cargaisons d’huile, de pois cassés ou par les images symboliques d’une nouvelle fraternité internationale.

L’aide alimentaire peut être bienvenue. Mais elle ne doit jamais devenir le prix politique permettant de justifier l’opacité entourant les ressources nationales.

La véritable indépendance ne consiste pas à changer de partenaire dominant. Elle réside dans la capacité à dialoguer avec tous sans appartenir à quiconque.

Le Burkina Faso dispose de ressources aptes à financer son développement sur plusieurs décennies. L’enjeu est donc de déterminer si ces richesses serviront à édifier des écoles, des hôpitaux, des routes, des emplois et une économie productive, ou si elles deviendront simplement la contrepartie invisible de nouvelles alliances géopolitiques.

L’Afrique de l’Ouest n’a pas besoin d’un nouveau maître. Elle a besoin de partenaires. Et la différence entre les deux réside dans une composante essentielle : la capacité des États africains à défendre leurs intérêts, à négocier des accords équitables et à rendre des comptes à leurs citoyens.

Avant de célébrer chaque cargaison venue de l’étranger comme une victoire diplomatique, il est impératif de poser la question fondamentale : quel est le coût réel de cette nouvelle proximité avec Moscou, et qui en assumera la facture lorsque les vivres auront été consommés mais que l’or, lui, aura quitté le pays ?