Le Parlement de l’AES s’installe : l’épineuse question de la légitimité démocratique

À Niamey, la Confédération des États du Sahel (AES) a franchi une étape institutionnelle majeure avec l’inauguration de son Parlement. Toutefois, au-delà de cette avancée structurelle, une interrogation fondamentale demeure : est-il possible d’édifier une intégration régionale crédible en l’absence de démocratie, de pluralisme politique et d’un véritable mandat populaire ?

L’Alliance des États du Sahel pose ses jalons

Fin août 2026, la capitale nigérienne a été le théâtre d’un événement symbolique pour la Confédération des États du Sahel. Les délégations du Burkina Faso, du Mali et du Niger ont procédé à l’installation officielle du Parlement confédéral de l’AES. Cette nouvelle entité est composée de quarante-cinq députés, répartis à raison de quinze par nation membre, et a pour mission d’apporter sa contribution à l’édification de la Confédération. Les parlementaires ont déjà validé leur règlement intérieur et mis en place trois commissions essentielles, dédiées respectivement à la défense et à la sécurité, à la diplomatie, et au développement.

Sur le papier, cette initiative présente une image séduisante : trois nations, ayant quitté la CEDEAO, s’engagent dans la construction de leurs propres institutions communes. Les discours officiels positionnent ce Parlement comme un pilier de la souveraineté retrouvée et de l’intégration sahélienne. Cependant, une question persistante trouble cette vision : qui ces députés sont-ils censés incarner réellement ?

Une architecture institutionnelle aux airs de déjà-vu

Le paradoxe est frappant. Après avoir fustigé la CEDEAO, la dépeignant comme une organisation distante des peuples et manquant de souveraineté, l’AES semble aujourd’hui adopter plusieurs de ses mécanismes institutionnels. Nous assistons à la mise en place d’une structure confédérale, dotée d’organes politiques partagés, et désormais d’un Parlement, chargé de débattre des questions d’intérêt pour les populations des États membres. Cette ressemblance est particulièrement troublante lorsqu’on examine la configuration parlementaire.

Le Parlement de la CEDEAO, avec ses 115 sièges, se veut une institution représentative des populations communautaires, et affiche l’objectif d’une élection de ses membres au suffrage universel direct. Actuellement, ses parlementaires sont souvent désignés à partir des assemblées nationales des États membres. L’AES, quant à elle, inaugure un Parlement de 45 membres, soit quinze pour chacun des trois pays. Si la différence est quantitative, le principe sous-jacent est similaire : créer une assemblée régionale pour soutenir l’intégration. La véritable divergence ne réside donc pas tant dans l’agencement que dans la source de la légitimité politique. Et c’est précisément là que le bât blesse.

Un Parlement sans mandat populaire ?

Le Parlement confédéral de l’AES voit le jour dans un contexte où ses trois nations fondatrices sont dirigées par des régimes militaires, issus de coups d’État : le Mali depuis 2020-2021, le Burkina Faso depuis 2022 et le Niger depuis 2023. Les transitions, initialement annoncées comme temporaires, se sont prolongées, et l’horizon d’un retour à un ordre électoral normal reste incertain. Des observateurs internationaux soulignent que ces transitions militaires perdurent depuis plusieurs années.

Au Burkina Faso, la situation est édifiante. Le pouvoir militaire a reporté sine die les élections et a progressivement restreint l’espace politique. En avril 2026, Ibrahim Traoré a même publiquement invité les Burkinabè à « oublier » la démocratie, la jugeant inadaptée au pays. Son gouvernement avait, avant cela, prononcé la dissolution des partis politiques.

Au Mali, les coups d’État de 2020 et 2021 ont renforcé l’emprise de l’armée sur les institutions. Les élections prévues en 2024 ont été différées, et la junte est restée aux commandes. Dans ces conditions, comment bâtir un Parlement confédéral qui soit véritablement représentatif des peuples sahéliens ?

Il ne s’agit pas de contester le droit des peuples du Sahel à une intégration régionale. La question est bien plus directe : une institution qui prétend parler au nom des citoyens doit-elle être composée de représentants dont la légitimité ne découle pas directement de ces mêmes citoyens ? Le risque est de créer une démocratie de façade : des sièges, des commissions, un règlement intérieur, des discours et des cérémonies, mais une capacité très limitée pour les citoyens ordinaires de choisir ceux qui les représentent.

L’absence criante du citoyen du Sahel

Dans les capitales de l’AES, le vocabulaire de la souveraineté est devenu omniprésent. Qu’il s’agisse de souveraineté politique, économique, militaire ou monétaire, ce terme est le fil conducteur de la nouvelle doctrine sahélienne. Cependant, la souveraineté ne devrait pas se limiter à l’indépendance vis-à-vis de puissances extérieures telles que Paris, Washington ou Bruxelles. Elle devrait également englober la souveraineté du Sahel citoyen face à son propre État.

Car que vaut une souveraineté nationale lorsque le citoyen ne peut pas librement désigner ses dirigeants ? Quelle est la valeur d’un Parlement régional lorsque les partis politiques sont bannis ou marginalisés ? Que représente une Confédération si la société civile, les journalistes, les syndicats et les opposants ne disposent pas d’un espace suffisant pour contester les décisions publiques ? C’est ici que l’AES révèle sa principale contradiction.

Les populations sahéliennes sont avant tout confrontées à l’insécurité, à la pauvreté, aux déplacements forcés, au chômage, à la faiblesse des services publics et à la hausse du coût de la vie. Les groupes armés continuent de sévir sur de vastes territoires. Des millions de personnes ont été déplacées par les violences dans la région. La construction institutionnelle ne peut donc être dissociée de la réalité quotidienne de ces peuples. Un nouveau Parlement ne nourrira pas une famille. Une commission confédérale ne remplacera pas une école détruite. Un règlement intérieur ne soignera pas un malade dans une zone rurale dépourvue de médecin. La priorité devrait être de bâtir des institutions au service des citoyens, et non l’inverse.

Le paradoxe d’une intégration qui reproduit ce qu’elle dénonçait

L’AES s’est en partie construite sur une critique virulente de la CEDEAO, accusée par les autorités de Bamako, Ouagadougou et Niamey d’être trop interventionniste et de défendre des intérêts contraires à ceux des peuples sahéliens. Or, le paradoxe est désormais saisissant : l’organisation, présentée comme une alternative à la CEDEAO, reproduit certaines de ses formes institutionnelles tout en affaiblissant davantage les mécanismes de contrôle démocratique.

La question doit être posée sans détour : pourquoi ne pas faire mieux que la CEDEAO ? Pourquoi ne pas créer un Parlement de l’AES élu directement par les citoyens ? Pourquoi ne pas inscrire dans les textes une protection robuste des libertés publiques ? Pourquoi ne pas garantir constitutionnellement le multipartisme, la liberté de la presse, l’indépendance de la justice et l’alternance au pouvoir ? Cela aurait constitué une véritable révolution institutionnelle. Au lieu de cela, l’AES risque de donner naissance à une sorte de copie institutionnelle de la CEDEAO, amputée de son ambition démocratique, ce qui pèse sur l’actualité du Mali et du Sahel.

Le Togo dans le jeu régional : une proximité qui interroge

La position du Togo dans cette équation régionale mérite également une attention particulière, bien que Lomé ne soit pas membre de l’AES. Le Togo de Faure Gnassingbé semble aujourd’hui afficher une proximité politique de plus en plus nette avec les régimes sahéliens, alors même que son propre bilan démocratique suscite de vives inquiétudes. La politique au Mali, Burkina et Niger trouve écho dans les développements togolais.

Depuis la réforme constitutionnelle de 2024, le pays a basculé vers un régime parlementaire où le président du Conseil des ministres détient l’essentiel du pouvoir exécutif. Faure Gnassingbé, à la tête du pays depuis 2005 après avoir succédé à son père, a endossé cette fonction en mai 2025. Cette transformation a été dénoncée par l’opposition comme un stratagème visant à contourner les limitations présidentielles et à prolonger son maintien au pouvoir.

Les événements récents sont d’autant plus préoccupants. En juin 2025, des manifestations contre le pouvoir et la réforme constitutionnelle ont entraîné plusieurs décès, selon des organisations de défense des droits humains. Des restrictions sur les réseaux sociaux et des arrestations ont également été signalées. En juillet 2026, des Togolais manifestaient encore pour exiger le retour à l’ancienne Constitution, dénonçant la concentration du pouvoir entre les mains de Faure Gnassingbé.

Plus récemment, l’arrestation de deux journalistes étrangers au Togo a ravivé les inquiétudes concernant l’environnement médiatique, tandis que certaines chaînes internationales restent privées de diffusion dans le pays depuis les restrictions imposées en 2025. Le Togo n’est donc pas un simple observateur de la recomposition politique ouest-africaine. Il en devient progressivement un acteur dont le modèle politique soulève de sérieuses questions, affectant potentiellement les voix sahéliennes.

Le véritable test : la souveraineté du peuple

Le Parlement de l’AES est peut-être historique. Mais l’histoire jugera moins ses cérémonies inaugurales que sa capacité à représenter réellement les populations et à garantir les peuples Sahel info. Il ne suffit pas de disposer d’un Parlement pour incarner la démocratie. Il ne suffit pas d’avoir des députés pour assurer une représentation fidèle. Et il ne suffit pas d’invoquer le peuple pour gouverner en son nom sans lui demander son avis.

L’AES a encore la possibilité de choisir sa voie. Elle peut édifier une Confédération fondée sur la souveraineté populaire, la liberté politique et la responsabilité des dirigeants. Elle peut également se transformer en une architecture institutionnelle destinée à consolider des pouvoirs militaires qui, sous couvert de souveraineté et de lutte contre l’insécurité, repoussent indéfiniment l’échéance démocratique. C’est là toute l’ambiguïté de cette naissance parlementaire.

L’AES vient de créer son Parlement. Il lui reste maintenant à créer sa démocratie. Car au Sahel comme partout ailleurs, la véritable souveraineté ne devrait pas être celle des juntes contre l’extérieur. Elle devrait être celle des peuples contre toutes les formes de confiscation du pouvoir.