La crise au Sahel : pourquoi le Mali, le Niger et le Burkina doivent revoir leur stratégie

En géopolitique, le timing est une arme à double tranchant : une erreur d’appréciation peut s’avérer fatale. Le retrait des trois États du Sahel — le Mali, le Burkina Faso et le Niger — de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) prend désormais l’allure d’un pari risqué aux retombées incertaines.

Alors que l’Afrique de l’Ouest subit la pression croissante de groupes extrémistes comme Boko Haram et l’État islamique en Afrique de l’Ouest (EIAO), l’unité régionale devrait primer. Pourtant, c’est la fragmentation qui s’impose aujourd’hui. Or, en matière de sécurité, cette division n’est pas seulement inefficace — elle est dangereuse.

Le trio du G5 Sahel renforcé justifie sa décision par la volonté de s’affranchir d’une influence perçue comme néocoloniale, notamment française. Si ce grief trouve un écho légitime, il ne saurait justifier une rupture avec une structure régionale essentielle sans alternative solide. Quitter la CEDEAO sans cadre sécuritaire local robuste équivaut moins à une affirmation de souveraineté qu’à une vulnérabilité accrue.

L’orientation vers la Russie, présentée comme un repositionnement stratégique, révèle en réalité une dépendance sans garanties. L’approche transactionnelle de Moscou, où l’engagement est conditionnel à ses intérêts nationaux, expose les États du Sahel à de nouveaux risques. L’histoire récente montre que ce type de partenariats s’effrite dès que l’équation économique devient défavorable.

Les offensives récentes menées par des insurgés dans plusieurs villes maliennes — Bamako, Ségou, Mopti, Tessalit, Gao, Kati et Kidal — ont mis en lumière les failles de cette stratégie. L’attente d’un bouclier extérieur s’est révélée illusoire. Pire encore, la réponse des autres membres de l’Alliance des États du Sahel (AES) — le Burkina Faso et le Niger — a été quasi inexistante. Une coalition incapable de se mobiliser rapidement pour soutenir l’un de ses membres interroge sur sa crédibilité opérationnelle.

Un contraste saisissant avec l’héritage de l’ECOMOG

Sous l’égide du Nigeria, l’ECOMOG a joué un rôle décisif dans la stabilisation du Liberia et de la Sierra Leone, malgré des imperfections. Cette intervention, fondée sur une action collective et une solidarité africaine, a permis de restaurer un semblant d’ordre dans des contextes de chaos total. L’exemple du Gambie, où des troupes nigérianes ont empêché Yahya Jammeh de contester sa défaite électorale, illustre cette capacité à agir rapidement et efficacement.

L’interdépendance, une réalité géographique

Les frontières entre les États d’Afrique de l’Ouest ne sont pas de simples lignes administratives : elles sont poreuses et partagent des destins communs. Lorsqu’un pays s’embrase, ses voisins subissent les conséquences. La sécurité au Sahel est indivisible : si le Mali s’effondre, le Niger respire ses cendres. Si le Burkina Faso saigne, le Ghana en ressent les secousses. Ignorer cette réalité revient à jouer avec le feu.

L’exemple iranien : une leçon de résilience

Souvent cité comme modèle de résistance, l’Iran ne doit pas son succès à la défiance envers les puissances extérieures, mais à la construction d’une capacité militaire et technologique endogène. Malgré un isolement forcé, Téhéran a tenu tête à des adversaires bien plus puissants, prouvant que la souveraineté passe par la maîtrise de ses propres moyens. Pour les pays du Sahel, cela implique de développer des réseaux de renseignement locaux, des unités de réaction rapide et des systèmes d’alerte précoce transfrontaliers, en collaboration avec leurs voisins.

Vers une réconciliation stratégique

Pour l’AES, le chemin à suivre exige une refonte de sa stratégie. D’abord, investir massivement dans des infrastructures sécuritaires locales : renseignements, défense communautaire et capacités de réaction régionales. Ensuite, renouer un dialogue constructif avec la CEDEAO, non par soumission, mais par nécessité stratégique. La coopération ne remet pas en cause la souveraineté — elle en garantit la pérennité.

La CEDEAO, de son côté, doit répondre aux préoccupations légitimes des États membres concernant les influences extérieures, améliorer sa gouvernance interne et réaffirmer son rôle d’institution au service des intérêts africains.

Un équilibre entre indépendance et solidarité

Il ne s’agit pas de revenir à l’ancien statu quo, mais de trouver un équilibre plus intelligent : allier souveraineté et solidarité, indépendance et interdépendance. Le Sahel n’a pas besoin d’isolement. Il a besoin d’alignement — non pas avec des puissances lointaines, mais avec ses voisins immédiats, ceux qui partagent ses défis, ses réalités et son destin.

Un retour en grâce nécessaire

L’histoire du fils prodigue illustre une vérité universelle : l’orgueil mène à l’erreur, mais l’humilité permet de rebondir. Le Mali, le Niger et le Burkina Faso feraient bien de reconsidérer leur choix. Il n’y a aucune honte à reconnaître une mauvaise décision ; il n’y a que de la honte à persister dans une stratégie vouée à l’échec alors que les villes tombent les unes après les autres.

La CEDEAO, quant à elle, doit montrer une ouverture sans arrogance punitive. Une Afrique de l’Ouest unie a surmonté des guerres civiles et des coups d’État. Divisée, elle tombera face à un ennemi commun qui ne craint ni le drapeau français ni celui de la Russie. L’AES doit faire marche arrière, miser sur des solutions locales et reconstruire l’architecture collaborative que seuls les voisins peuvent offrir. Il n’y a pas d’autre voie.

La menace d’anéantissement n’est pas une exagération. Elle est une réalité tangible pour toute la sous-région. Le temps de l’unité est venu. Ensemble, ces nations peuvent encore écrire une nouvelle page de leur histoire.