Épidémie d’Ebola en RDC : une crise sanitaire aggravée par l’instabilité et les conflits
Entretiens / Observatoire de la santé mondiale – « Global Health »
8 juin 2026
épidémie d’Ebola en RDC : une crise sanitaire aggravée par l’instabilité et les conflits

Le 17 mai 2026, l’Organisation mondiale de la santé a classé l’épidémie d’Ebola qui frappe l’est de la République démocratique du Congo et persiste en Ouganda comme une « urgence de santé publique de portée internationale ». Le lendemain, l’Africa CDC emboîtait le pas. Le 5 juin, les deux organismes dévoilaient un plan de riposte commun de six mois, assorti d’un appel à financements de 518 millions de dollars. Poussée par la souche Bundibugyo, contre laquelle aucun vaccin ni traitement n’est encore homologué, cette 17ᵉ vague frappe une région déjà fragilisée par les conflits et les bouleversements géopolitiques. Comment cette crise sanitaire risque-t-elle d’exacerber les fragilités humanitaires et sécuritaires de l’est du pays ? Quels dangers représente-t-elle pour la stabilité de l’Afrique centrale ? Enfin, que révèle cette résurgence sur les capacités actuelles de la communauté internationale à gérer des crises sanitaires majeures ?
Dans un contexte de violences armées, d’instabilité politique et de précarité économique, comment l’épidémie d’Ebola impacte-t-elle la stabilité des territoires touchés et entrave-t-elle l’accès aux soins pour les populations ?
Cette nouvelle flambée d’Ebola survient dans une zone déjà en proie à une crise multidimensionnelle. Il s’agit de la 17ᵉ épidémie depuis 1976, et cette fois, c’est la souche Bundibugyo qui circule. Bien que des traitements soient en cours d’évaluation, aucun vaccin ni traitement n’est encore disponible contre cette souche, dont la létalité peut atteindre 50 %. Les provinces de l’Ituri, du Nord-Kivu et du Sud-Kivu, en particulier, sont des foyers de propagation. L’année dernière, l’ONU signalait déjà l’une des pires épidémies de choléra depuis un quart de siècle. Depuis 2020, la propagation du Mpox y est également alarmante, avec une recrudescence marquée depuis septembre 2023. L’Ituri, épicentre de la crise actuelle, est l’une des provinces les plus instables de la RDC : routes peu praticables, violence des groupes armés, et plus d’un million de déplacés entassés dans des camps surpeuplés. Cette superposition de crises — sanitaire, humanitaire et sécuritaire — s’explique par un contexte de conflits endémiques, intensifiés depuis l’offensive du M23 en 2023. Les populations vivent dans un climat d’insécurité permanent, marqué par des déplacements forcés et des conditions de promiscuité extrêmes dans les camps. Ces facteurs favorisent la résurgence et la propagation rapide d’agents pathogènes. Par ailleurs, l’instabilité chronique de l’est de la RDC a profondément affaibli le tissu social et les services de santé, rendant impossible une réponse efficace aux besoins vitaux des habitants. Cette situation renforce la dépendance à l’aide internationale, tandis que les violences systémiques, y compris envers les femmes et les enfants, ont vidé les priorités sanitaires de tout sens.
Le ministre congolais de la Santé, Samuel-Roger Kamba Mulamba, a qualifié Ebola d’« urgence absolue ». Selon les dernières données disponibles au 31 mai 2026, 282 cas confirmés étaient recensés, dont 42 décès, avec 19 nouveaux cas confirmés en une journée. L’OMS, quant à elle, suivait 349 cas suspects au 1ᵉʳ juin, principalement dans l’Ituri, notamment à Bunia, Rwampara et Mongbwalu. L’hôpital de Bunia a rapidement atteint ses limites, forçant l’ouverture de centres de traitement en périphérie et en zone rurale. Heureusement, quatre soignants infectés ont pu se rétablir. Cependant, au 5 juin, la pression sur le système de santé s’est encore intensifiée : six centres de santé de Bunia ont dû être fermés temporairement pour désinfection, réduisant encore davantage la capacité d’accueil de la ville. Cette mesure inquiète particulièrement les femmes enceintes et les patients atteints d’autres pathologies, souvent réorientés ou renvoyés sans soins appropriés. Face à l’urgence, les services sanitaires s’organisent dans l’urgence, mais au prix d’une désorganisation qui limite l’accès aux soins de base.
Le vrai défi réside dans l’absence de coordination de la riposte par Kinshasa, alors que le territoire est partiellement contrôlé par le M23, un groupe armé soutenu par le Rwanda, et que prolifèrent d’autres milices pour des raisons prédatrices. Ce manque de cohésion illustre un problème récurrent : l’incapacité du gouvernement central à assurer l’unité nationale et à garantir l’efficacité des services sanitaires de base. Plusieurs cas ont été signalés dans les zones occupées par le M23, sans que le gouvernement ne parvienne à mettre en place une riposte coordonnée avec ces groupes armés. Résultat : le risque de propagation épidémique reste élevé. Si des discussions seraient en cours, selon certaines informations, elles n’ont pas encore abouti à un cadre de coordination sanitaire efficace sur le terrain. La fragmentation territoriale à l’est empêche toute réponse unifiée. Deux centres de traitement Ebola sont en cours d’installation à Goma, chef-lieu sous contrôle du M23/AFC, mais leurs capacités d’accueil sont limitées. Le groupe armé affirme avoir pris la mesure de la situation et mis en place des plans de contingence sanitaire. L’épidémie progresse donc aussi dans des zones tenues par la rébellion. Qui dirige alors la santé publique lorsque l’État perd le contrôle de son territoire ?
À cela s’ajoutent des résistances communautaires, similaires à celles observées entre 2018 et 2020. L’acceptation de la riposte n’est pas acquise : une manifestation contre les mesures sanitaires à Rwampara a dégénéré en l’incinération du corps d’un cas suspect. La méfiance et l’hostilité envers les équipes médicales sont des facteurs clés de stabilité. Ces résistances s’inscrivent dans une logique culturelle profonde. Le refus des autorités sanitaires de restituer les corps des victimes d’Ebola à leurs familles est perçu comme une provocation insupportable. Dans les sociétés de l’est de la RDC, les rituels funéraires, comme la toilette mortuaire et le contact physique avec le défunt, sont des impératifs spirituels. Pourtant, ce sont précisément ces pratiques qui constituent l’un des principaux vecteurs de transmission du virus.
Le ressentiment des populations de l’Ituri et du Kivu puise ses racines dans une défiance structurelle, nourrie par des décennies de violence, de négligence étatique et d’interventions étrangères perçues comme exploitatrices. Ainsi, la riposte sanitaire est souvent interprétée comme une nouvelle forme de contrôle imposé, alimentant rumeurs et théories du complot.
Quels impacts l’épidémie d’Ebola pourrait-elle avoir sur les relations entre la RDC et ses voisins ? Dans quelle mesure menace-t-elle la stabilité régionale en Afrique centrale ?
Dès le départ, la situation est marquée par des tensions et une concurrence extractiviste entre la RDC et ses voisins de l’est, notamment le Rwanda — et dans une moindre mesure l’Ouganda. Lorsqu’une épidémie de cette ampleur se propage dans un pays où une partie du territoire échappe au contrôle de l’État central, rendant impossible une riposte nationale coordonnée, la réponse doit être transrégionale, voire continentale. Selon l’Africa CDC, une dizaine de pays pourraient être affectés, dont le Soudan du Sud, le Rwanda, le Kenya, la Tanzanie, l’Éthiopie, le Congo-Brazzaville, le Burundi, l’Angola, la Centrafrique et la Zambie, en plus de la RDC et de l’Ouganda, déjà touchés (sept cas confirmés). Cependant, les capacités de riposte varient considérablement d’un État à l’autre. Le Kenya et l’Éthiopie disposent de systèmes de santé et de surveillance plus robustes, le Kenya ayant d’ailleurs commencé à installer des structures de quarantaine dédiées, tandis que la Centrafrique, l’un des pays les plus fragiles du continent, reste largement dépendante de l’aide extérieure. Quant au Soudan du Sud, il cumule une crise interne profonde et les répercussions de la guerre au Soudan.
Une épidémie ne connaît pas les frontières. Les plus vulnérables sont les plus touchés, surtout dans des zones où les frontières sont extrêmement poreuses. Selon l’OMS, des cas importés de l’Ituri ont été détectés au Nord-Kivu ainsi qu’à Kampala, en Ouganda, où deux voyageurs revenant de RDC ont été testés positifs, dont l’un est décédé. Un cas a également été signalé au Sud-Kivu, selon le porte-parole du M23 : le malade venait de Kisangani, dans la province de la Tshopo. Cette dynamique a entraîné des fermetures de frontières et des tensions diplomatiques, sans compter les conséquences économiques potentielles. Face au risque, l’Ouganda a suspendu les vols et le transport de passagers avec la RDC le 21 mai 2026, tandis que le Rwanda a fermé sa frontière avec Goma. Ces décisions unilatérales exacerbent des relations bilatérales déjà tendues.
La crise sanitaire s’entremêle avec le conflit à l’est, accélérant la diffusion de l’épidémie. Les zones sous contrôle du M23, comme Goma (prise en janvier 2025) et Bukavu (février 2025), font craindre une propagation régionale majeure. La santé devient ainsi un nouveau champ de rivalité entre Kinshasa et Kigali, le M23 s’imposant de facto comme acteur sanitaire dans les territoires qu’il contrôle. Face à ce risque transfrontalier, la Communauté d’Afrique de l’Est a convoqué une réunion ministérielle extraordinaire les 1ᵉʳ et 2 juin 2026, invitant ses États membres à activer leurs réseaux de laboratoires et à renforcer la surveillance aux frontières. Les ministres se sont engagés à harmoniser les contrôles sanitaires aux points d’entrée, sans fermer les frontières, à créer un groupe de travail technique régional pour coordonner la surveillance, et à renforcer les capacités de diagnostic et la protection des soignants.
Les crises sanitaires comme Ebola révèlent-elles les limites actuelles du système international d’aide humanitaire, notamment après les réductions de financements de l’USAID ? Quel rôle jouent aujourd’hui les organisations internationales et les ONG dans la gestion de cette crise ?
Cette épidémie survient dans un contexte où la riposte risque d’être affaiblie par une recomposition de l’aide étatsunienne. Depuis janvier 2025, les coupes budgétaires concernent quatre volets : le retrait de l’OMS, la dissolution de l’USAID, la réduction des fonds du CDC et la baisse de l’aide sanitaire à la RDC et à l’Ouganda. Des experts estiment même que ces réductions ont pu retarder la détection de l’épidémie.
Aujourd’hui, la RDC a signé un accord bilatéral avec les États-Unis, dans une logique « America First ». Une partie des fonds alloués à la santé a été transférée au Département d’État, avec une promesse de 900 millions de dollars sur cinq ans, sous conditions et dans une approche transactionnelle. Cette transition, imposée par le nouveau positionnement américain, n’est pas maîtrisée : face à cette résurgence d’Ebola, la réponse des États-Unis est tardive et exclut le cadre onusien. On observe une dérive vers une vision utilitariste de l’aide, où la priorité est donnée à la protection des Américains. Le Département d’État a débloqué 23 millions de dollars en urgence et annoncé le financement de 50 cliniques, mais sans soutien à une riposte pilotée par l’OMS, rompant avec les pratiques précédentes. Depuis leur retrait de l’OMS, les États-Unis ne contribuent plus au fonds d’urgence de l’Organisation, fragilisant son fonctionnement opérationnel. Les autres donateurs peinent à combler ce vide.
Dans ce contexte, la riposte repose sur les institutions nationales des pays les plus touchés, avec le soutien de l’OMS et des ONG, face à une propagation virale inarrêtable. L’OMS, dont c’est le rôle, a déclaré l’urgence de santé publique de portée internationale et coordonne la réponse. Le Centre européen de prévention et de contrôle des maladies (ECDC) a publié une évaluation des risques pour appuyer la coordination, notamment auprès de l’Africa CDC. Sur le terrain, des ONG médicales comme Médecins sans frontières ou ALIMA déploient des équipes de soins. La Croix-Rouge de la RDC mobilise ses volontaires pour les enterrements dignes et sécurisés, la communication des risques et l’engagement communautaire. Pourtant, la réponse humanitaire reste insuffisante pour endiguer l’épidémie.
Côté africain, l’Africa CDC et l’OMS ont annoncé le 5 juin 2026 un plan de riposte commun de six mois (juin à novembre 2026) et lancé un appel à financements de 518 millions de dollars pour soutenir les pays africains dans la détection précoce, la prévention et la lutte contre la maladie. Ce plan, articulé autour du principe « un plan, un budget, une équipe » promu par le directeur général de l’OMS, vise une réponse coordonnée pilotée par les pays touchés. Il repose sur l’OMS, l’Africa CDC et leurs partenaires (UNICEF, HCR, PAM, IFRC, FIND), les agences onusiennes, les gouvernements africains et les bailleurs internationaux. À ce jour, seulement 315,8 millions de dollars ont été promis, soit bien en deçà de l’objectif nécessaire pour une réponse coordonnée.
Ce plan co-coordonné, s’il montre des signes de réponse continentale, révèle aussi une stratégie hybride chez plusieurs États africains. D’un côté, des accords bilatéraux sont signés, notamment avec les États-Unis, sous forme d’aide conditionnée par les bailleurs pour soutenir leurs systèmes de santé et lutter contre les maladies infectieuses. De l’autre, les pays démontrent leur capacité à se coordonner face à une crise majeure via des mécanismes multilatéraux. L’avenir nous dira si cette articulation portera ses fruits à long terme.
