Crise au Mali : enjeux géopolitiques et fragilité de l’alliance sahélienne AES
Crise au Mali : les répercussions géopolitiques d’un État en déliquescence

La crise au Mali s’inscrit dans une dynamique de décomposition étatique qui redessine durablement les équilibres du Sahel. Depuis plus d’une décennie, l’effritement progressif de l’autorité centrale a ouvert la voie à une fragmentation territoriale où s’affrontent groupes armés, puissances étrangères et milices locales. Ce chaos structurel, exacerbé par le retrait des troupes françaises en 2022, a précipité Bamako dans une alliance stratégique avec Moscou, officialisée par la création de l’Alliance des États du Sahel (AES) en 2023 aux côtés du Burkina Faso et du Niger.
Pourtant, cette quête de souveraineté affichée se heurte aujourd’hui à une réalité implacable : l’incapacité des juntes à stabiliser leur territoire face à des coalitions djihadistes toujours plus organisées. L’alliance FLA-JNIM, née de la convergence entre le Front de Libération de l’Azawad et le Groupe de Soutien à l’Islam et aux Musulmans, illustre cette recomposition des forces. Leur maîtrise des tactiques asymétriques et leur contrôle des corridors économiques transforment désormais le conflit en une guerre d’usure, où chaque camp tente de saper les fondements de l’État malien.
L’effondrement du commandement malien : quand la souveraineté devient un leurre
Le 25 avril 2026 marque un tournant dans l’histoire récente du Mali. Une série d’attaques coordonnées, d’une violence inédite, a frappé simultanément des villes clés comme Mopti, Sévaré et Bamako, où un attentat a coûté la vie au ministre de la Défense Sadio Camara. Ces événements révèlent l’acéphale du pouvoir : l’exfiltration du président Assimi Goïta symbolise l’effondrement du commandement politique et militaire, tandis que les purges internes au sein de l’armée ont fragilisé toute capacité de réaction.
Le retrait précipité des forces russes d’Africa Corps de Kidal, négocié sous haute pression, a achevé de démontrer la vulnérabilité de Bamako. Cette ville, symbole de la présence russe au Sahel, a été abandonnée en moins de 48 heures, laissant derrière elle un matériel militaire et des munitions. Entre désertions, ruptures de communication et affrontements internes à l’armée, le Mali semble désormais dirigé par une coquille vide, incapable de garantir sa propre sécurité.
Les conséquences sont immédiates : la population, déjà exsangue, subit un blocus économique et une insécurité endémique. Les groupes djihadistes en profitent pour étendre leur emprise, notamment dans les zones rurales du Centre et du Nord, où l’État est absent. La junte, qui avait fait de la souveraineté son étendard, voit son discours se heurter à l’échec opérationnel le plus cuisant.
FLA et JNIM : une alliance tactique qui menace l’existence même du Mali
L’alliance entre le Front de Libération de l’Azawad (FLA) et le JNIM constitue le principal défi à l’autorité malienne. Le FLA, héritier des rébellions touarègues des années 1990, a toujours milité pour une autonomie de l’Azawad, mais son alliance avec le JNIM, affilié à Al-Qaïda, marque un tournant radical. Ensemble, ils contrôlent désormais des axes stratégiques comme Kidal, Gao et Ménaka, transformant ces territoires en zones économiques grises où prospèrent trafics et contrebande.
Leur stratégie repose sur trois piliers :
- La guerre asymétrique : utilisation massive de drones, d’engins explosifs improvisés (IED) et de véhicules piégés pour désorganiser les forces loyalistes.
- Le contrôle des ressources : taxation des corridors commerciaux (or, carburant, migrants) et rançons des enlèvements contre rançon.
- L’infiltration territoriale : exploitation des tensions communautaires et des failles de l’État pour s’enraciner dans les zones rurales.
Leur complémentarité est redoutable : le JNIM apporte la puissance de feu et la capacité à frapper des cibles symboliques, tandis que le FLA offre une connaissance fine du terrain et une mobilité extrême. Leur victoire à Kidal, obtenue en quelques jours, a scellé l’échec de l’AES et de ses alliés russes.
L’État islamique au Sahel (EIS) : le troisième larron d’un jeu à trois
Alors que le JNIM et le FLA se disputent la domination du Nord, l’État islamique au Sahel (EIS) en profite pour étendre son influence dans le couloir Ménaka-Ansongo. Contrairement à ses rivaux, l’EIS mise sur une stratégie de terreur pure : élimination des communautés hostiles, captation des routes commerciales et expansion territoriale. Son modèle, bien plus radical, en fait un acteur imprévisible, capable de défier à la fois le JNIM et les forces maliennes.
Les récents revers de l’armée malienne, couplés au retrait des mercenaires russes, offrent à l’EIS une fenêtre d’opportunité pour s’imposer comme la principale force djihadiste du Sahel. Son objectif ? Créer un sanctuaire durable entre le Mali et le Niger, d’où il pourrait étendre son emprise vers le golfe de Guinée.
L’Africa Corps de la Russie : un échec cuisant pour Moscou
Depuis 2022, la Russie a tenté de combler le vide laissé par le départ de Barkhane en déployant Africa Corps, une force paramilitaire institutionnalisée. Sous la bannière de la lutte antiterroriste, Moscou a promis stabilité et souveraineté à Bamako, en échange d’accès à des ressources minières et d’une influence politique accrue. Pourtant, après quatre ans de présence, le bilan est accablant :
- Une sécurité illusoire : les violences ont augmenté, notamment dans les zones sous contrôle russe, où des exactions contre les civils sont régulièrement signalées.
- Un échec opérationnel : l’incapacité à sécuriser Kidal et Gao a forcé un retrait précipité, marquant la fin de l’exception russe au Sahel.
- Une rivalité avec la Turquie : Ankara a profité du désaveu d’Africa Corps pour s’imposer comme un partenaire alternatif, fournissant drones et équipements militaires plus flexibles et moins coûteux.
Ce revers symbolise l’effritement de l’influence russe au Mali. Alors que Bamako se tourne vers de nouveaux alliés, Moscou voit son rôle réduit à celui d’un acteur en retrait, incapable de peser sur les équilibres régionaux.
L’Algérie, acteur clé malgré elle : entre médiation et rivalités
Face à l’effondrement malien, l’Algérie se positionne comme le médiateur incontournable, bien qu’elle soit aussi un acteur aux intérêts stratégiques. Alger a toujours considéré le Nord du Mali comme une zone tampon vitale pour sa propre sécurité, cherchant à éviter à la fois un effondrement total (qui entraînerait un afflux de réfugiés et de terroristes) et une autonomie malienne (qui affaiblirait son influence).
Sa stratégie repose sur deux leviers :
- Le contrôle des groupes armés : maintenir un dialogue avec les Touaregs et surveiller les djihadistes pour éviter une contagion vers son territoire.
- La rivalité avec le Maroc : Rabat étend son influence au Sahel via des partenariats économiques et sécuritaires avec l’AES, ce que Alger interprète comme une manœuvre d’encerclement.
Malgré son rôle central, Alger peine à imposer une solution durable. Son refus de voir des mercenaires étrangers à ses frontières l’a poussée à obtenir le retrait d’Africa Corps de Kidal, mais elle reste contestée par Bamako, qui voit en elle un obstacle à sa quête de souveraineté.
L’AES : un projet politique sans lendemain militaire
Fondée en 2023 pour contrer l’influence occidentale et renforcer la souveraineté régionale, l’Alliance des États du Sahel (AES) regroupe le Mali, le Burkina Faso et le Niger. Ses ambitions sont immenses : création d’une force antiterroriste conjointe, marché commun, corridor logistique vers l’Atlantique. Pourtant, ces projets restent lettre morte.
L’AES souffre de trois handicaps majeurs :
- Un manque de coordination : aucune doctrine militaire commune, aucun commandement intégré, aucune capacité de projection réelle.
- Des crises internes : purges au sein des armées, instabilité politique et isolement diplomatique après la rupture avec la CEDEAO.
- Une impuissance face à la réalité du terrain : incapable d’intervenir lors de la chute de Kidal, l’alliance n’est plus qu’un outil de légitimation pour les juntes en place.
Les trois États membres sont aujourd’hui enlisés dans une spirale de crises : insécurité croissante, effondrement économique et divisions internes. L’AES, qui devait incarner une nouvelle ère de souveraineté, apparaît désormais comme un projet politique condamné à l’échec militaire.
Scénarios pour le Sahel : entre stagnation et rupture
Quatre scénarios se dessinent pour l’avenir du Sahel, chacun dépendant des rapports de force et des initiatives diplomatiques :
- Stagnation des tensions : poursuite des attaques, effondrement économique et affaiblissement progressif de l’AES, sans solution militaire viable.
- Stabilisation relative : médiation algérienne réussie, réduction des offensives djihadistes et reprise partielle du contrôle territorial.
- Dégradation rapide : attaque terroriste majeure ou coup d’État interne, entraînant un effondrement sécuritaire et social.
- Rupture brutale : renversement de la junte malienne ou explosion sociale, redessinant complètement la carte géopolitique de la région.
Quel que soit le scénario retenu, une certitude s’impose : la crise au Mali n’est plus un problème local, mais un défi régional aux répercussions mondiales, notamment en matière de migrations, de trafics et de sécurité internationale.
Le Mali à l’épreuve : vers une recomposition totale du Sahel ?
Le Mali d’aujourd’hui n’est plus que l’ombre de lui-même. Son armée, fragmentée et démoralisée, ne contrôle plus que quelques villes. Les juntes, discréditées, ont perdu le soutien de la population, asphyxiée par l’insécurité et la crise économique. Les puissances étrangères, qu’elles soient russes, turques ou algériennes, redessinent les équilibres à leur avantage, tandis que les groupes armés se disputent les décombres de l’État.
Dans ce chaos, la population malienne paie le prix fort. Privée de perspectives, elle subit une souveraineté confisquée par les militaires, les milices ou les puissances étrangères. Le projet démocratique, déjà fragile depuis 2012, s’éloigne encore un peu plus. Quant au Burkina Faso et au Niger, ils pourraient bien être les prochains maillons de cette chaîne de déstabilisation.
La crise au Mali n’est donc pas qu’une crise locale : c’est le symptôme d’un Sahel en pleine recomposition, où l’effondrement des États, la montée des groupes armés et la compétition des puissances extérieures créent un terreau fertile pour l’instabilité durable. Pour l’Europe, cette situation représente un risque majeur, avec des répercussions sur les flux migratoires, les trafics illicites et la stabilité des États du golfe de Guinée.
Dans ce contexte, une question s’impose : le Sahel est-il en train de basculer dans une nouvelle ère de conflits, ou peut-on encore imaginer une sortie de crise ? Une chose est sûre : le Mali, et plus largement le Sahel, ne seront plus jamais les mêmes.