Peuple Sahel

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Ce que les revers de l’AES au Sahel révèlent vraiment sur l’échec de l’Africa Corps

Derrière les communiqués officiels et les promesses de reconquête, une réalité bien plus sombre se dessine au Mali, au Burkina Faso et au Niger. L’attaque du camp militaire de Dioura, le 10 septembre, puis les opérations successives contre des positions stratégiques maliennes, exposent au grand jour les failles d’un dispositif sécuritaire que l’Alliance des États du Sahel (AES) peine à rendre crédible. Car au-delà du bilan humain, c’est toute la logique du partenariat avec l’Africa Corps qui se retrouve ébranlée.

Dioura : anatomie d’une défaite qui en dit long

Le camp militaire de Dioura, situé dans le centre du Mali, a été la cible d’une offensive d’envergure revendiquée par le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (JNIM), affilié à Al-Qaïda. Le bilan, d’abord flou, s’est alourdi de jour en jour. Des sources militaires et locales évoquent au moins 100 soldats maliens et cinq membres de l’Africa Corps tués. Bamako n’a jamais publié de décompte définitif. Le JNIM, de son côté, revendique 150 morts et 93 prisonniers — des chiffres invérifiables, mais qui témoignent de l’ampleur du choc.

Plus révélateur encore : des images diffusées par les jihadistes montrent une quantité importante d’armes, de munitions et de véhicules saisis sur place. Le site militaire malien s’est transformé, le temps de l’attaque, en source d’approvisionnement pour le JNIM. Cette capacité à s’emparer d’une position et de son matériel en dit long sur les difficultés des forces maliennes à tenir le terrain.

Une pression qui se rapproche des centres névralgiques

L’affaire de Dioura n’est pas un accident isolé. Dans les jours qui ont suivi, le JNIM a multiplié les opérations contre des installations militaires dans le centre du pays. Konna et la zone de Sévaré ont été visées. À Sévaré, des drones kamikazes ont ciblé les secteurs abritant des hélicoptères russes et des drones armés turcs Bayraktar. Un symbole fort : ces équipements devaient incarner la supériorité technologique des forces maliennes et de leurs alliés russes.

La menace se rapproche aussi de Bamako. Après plusieurs offensives en 2026, le JNIM démontre sa capacité à frapper des axes stratégiques et des infrastructures proches de la capitale. L’enjeu n’est plus seulement de défendre des zones rurales isolées, mais de protéger les centres politiques, militaires et économiques du pays.

L’Africa Corps : un changement de nom, des résultats contestés

Depuis le retrait des forces françaises et de la mission de l’ONU, Bamako a choisi d’approfondir son partenariat militaire avec Moscou. L’Africa Corps, placé sous le contrôle direct du ministère russe de la Défense, a progressivement remplacé Wagner au Mali. Ses effectifs sont estimés à plusieurs milliers d’hommes.

Cette coopération devait renforcer les capacités de l’armée malienne, permettre de reprendre le contrôle du territoire et de lutter plus efficacement contre les groupes jihadistes. Mais les événements récents posent une question centrale : la présence russe améliore-t-elle réellement la sécurité ?

Les revers de 2026 alimentent le doute. En avril, une offensive coordonnée du JNIM et du Front de libération de l’Azawad (FLA) avait déjà frappé plusieurs villes et positions militaires. En juillet, une embuscade près d’Anéfis avait infligé des pertes aux forces maliennes et à leurs partenaires russes. Des analystes pointent les limites de l’Africa Corps face à une stratégie jihadiste fondée sur la mobilité, l’usure et les attaques coordonnées.

Dioura renforce une interrogation qui dépasse le Mali : une force étrangère, même dotée de moyens aériens et de drones, peut-elle compenser les faiblesses structurelles d’une armée nationale confrontée à une insurrection enracinée ?

Une crise qui déborde les frontières maliennes

Le problème concerne l’ensemble de l’AES. Le Burkina Faso et le Niger subissent eux aussi une activité persistante des groupes armés jihadistes. Selon l’Africa Center for Strategic Studies, les violences liées aux groupes islamistes militants ont atteint des niveaux très élevés au Sahel, avec des milliers de morts ces dernières années. Le JNIM concentre à lui seul une part majeure de ces décès.

L’Institute for Security Studies estime que l’évolution des tactiques et des alliances des groupes armés représente un défi croissant pour le Mali, le Burkina Faso et le Niger, et appelle à une coopération régionale plus concrète entre les trois pays.

L’AES, créée pour renforcer la coopération en matière de défense et de sécurité, se retrouve face à une contradiction : ses dirigeants présentent l’alliance comme une réponse souveraine, mais les groupes jihadistes continuent d’exploiter les failles des dispositifs militaires.

L’efficacité ne se mesure pas qu’à la puissance de feu

Dire que l’Africa Corps est inefficace ne signifie pas que les forces russes sont incapables de mener des opérations. Elles disposent d’avions, d’hélicoptères, de drones et de capacités de renseignement qui peuvent infliger des pertes. Mais la multiplication des attaques contre les forces maliennes montre que ces moyens ne suffisent pas à inverser la dynamique du conflit.

Plus préoccupant, certaines opérations attribuées à l’Africa Corps ont suscité de graves accusations concernant les civils. Human Rights Watch affirme que des frappes aériennes menées en juin à Kyrnia, dans la région de Mopti, ont tué huit civils, dont trois enfants. L’organisation accuse aussi des combattants de l’Africa Corps d’avoir tué neuf civils à Bombori en juillet. Ces accusations sont contestées dans leur interprétation et doivent être replacées dans le contexte des opérations contre les groupes armés, mais elles alimentent les critiques sur les méthodes employées.

Dans une guerre asymétrique, la puissance de feu n’est qu’un élément. La protection des populations, le renseignement local, le contrôle durable des territoires, la sécurisation des routes et la capacité à empêcher les groupes armés de se reconstituer sont tout aussi déterminants.

Le pari sécuritaire de l’AES à l’épreuve des faits

Dioura est bien plus qu’une défaite tactique. L’attaque survient après des mois d’offensives jihadistes, alors que Bamako mise fortement sur son partenariat avec Moscou. Pour les gouvernements de l’AES, l’enjeu est de prouver que leur modèle sécuritaire produit des résultats durables. Or, la succession des attaques au Mali, au Burkina Faso et au Niger montre que la menace jihadiste reste profondément enracinée.

La présence de l’Africa Corps a modifié le dispositif militaire de l’AES, sans supprimer la menace. Au Mali, les attaques de Dioura, Sévaré et des zones proches de Bamako rappellent cette réalité avec brutalité.

La véritable mesure de l’efficacité de la stratégie sécuritaire de l’AES ne sera pas le nombre d’armes livrées, de frappes effectuées ou de combattants annoncés comme neutralisés. Elle se mesurera à la capacité des États à protéger durablement leurs soldats et leurs populations, à sécuriser leurs territoires et à empêcher les groupes armés de reprendre l’initiative. Sur ce terrain, les événements récents montrent que le défi reste entier.