Peuple Sahel

La voix des peuples sahéliens : actualités politiques, sociales et culturelles du Mali et de la région.
Ce que les accords de Lomé ne disent pas sur le retour des réfugiés burkinabè

Derrière la solennité des trois signatures apposées à Lomé le 11 septembre, une réalité plus complexe se dessine. Le Bénin, le Ghana, le Togo, le Burkina Faso et le HCR ont certes scellé un cadre de coopération, mais ce que révèlent ces textes, c’est surtout l’ampleur d’un défi humanitaire que la région du Golfe de Guinée n’a pas vu venir. En analysant les dessous de cet accord, on comprend que le retour annoncé des réfugiés burkinabè n’est ni immédiat ni automatique : il repose sur une équation sécuritaire encore loin d’être résolue.

Un accord-cadre qui acte surtout l’attente

Lomé ne sonne pas la fin de l’exil. Les trois accords tripartites signés entre le Burkina Faso, le HCR et chacun des pays d’accueil — Bénin, Ghana, Togo — posent un principe : préparer le retour volontaire, sûr et digne des Burkinabè, quand les conditions le permettront. Rien de plus, rien de moins. Les textes instaurent des mécanismes de concertation, de suivi et de réintégration, sans fixer de calendrier.

Cette prudence est loin d’être anodine. Dans une région sahélienne où les déplacements forcés sont massifs, le mot « retour » peut être trompeur. Le HCR le martèle : un rapatriement ne peut être envisagé que si les réfugiés prennent leur décision en pleine conscience, sans pression.

Des chiffres qui racontent une crise silencieuse

Les données du HCR donnent la mesure d’un phénomène qui dépasse largement le cadre diplomatique. Au 31 mai 2026, le Bénin recensait plus de 11 000 réfugiés burkinabè. Au Ghana, en juin 2026, ils étaient 13 368, soit près des deux tiers de la population réfugiée du pays. Le Ghana a d’ailleurs créé des centres d’accueil à Tarikom et Zini, et a accordé le statut de réfugié prima facie aux Burkinabè dès février 2025.

Le Togo n’est pas en reste. En juin 2026, le pays accueillait environ 65 100 réfugiés et demandeurs d’asile, dont 86 % venaient du Burkina Faso. Derrière ces statistiques, il y a des familles déracinées, des villages abandonnés, des vies brisées. Les accords de Lomé ne traitent pas de flux abstraits, mais de destins individuels.

Le nœud du problème : la sécurité au Burkina Faso

Le retour ne peut pas faire oublier les causes de la fuite. Depuis plusieurs années, le Burkina Faso est en proie à une insurrection menée par des groupes armés islamistes, mais aussi à de graves accusations visant les forces gouvernementales et les milices alliées. Human Rights Watch affirme que la situation des droits humains s’est encore dégradée en 2025.

Dans un rapport publié en avril 2026, l’organisation documente 57 incidents et des centaines de témoignages sur des violences commises depuis 2023. Elle estime que les forces burkinabè et leurs milices, comme les groupes armés islamistes, sont responsables d’abus susceptibles de constituer des crimes de guerre ou des crimes contre l’humanité. Des enquêtes crédibles sont réclamées.

Ces accusations pèsent directement sur le contexte dans lequel les réfugiés seraient appelés à rentrer. Un accord diplomatique ne suffit pas à garantir leur sécurité.

La junte et les garanties incertaines

Depuis le coup d’État de septembre 2022, le Burkina Faso est dirigé par les autorités militaires du capitaine Ibrahim Traoré. Human Rights Watch rapporte que la junte a prolongé la période de transition et réduit l’espace politique et civique. Des journalistes, des opposants et des organisations de la société civile sont ciblés. L’organisation a aussi documenté des disparitions, des enrôlements forcés et des restrictions visant les voix critiques. En mai 2026, elle dénonçait encore un durcissement contre les médias indépendants.

Pour les réfugiés, ces éléments sont loin d’être secondaires. Pourront-ils retrouver leurs villages sans craindre de nouvelles violences ? Leurs terres seront-elles accessibles ? Auront-ils des documents, des soins, des écoles, des moyens de subsistance ? Et surtout, existera-t-il des mécanismes pour signaler d’éventuelles violations ? Le HCR rappelle qu’un retour durable exige que les causes profondes du déplacement soient traitées et que la paix permette de vivre sans devoir repartir.

Bénin, Ghana, Togo : le rôle clé des pays d’accueil

Dans ce contexte, l’attitude du Bénin, du Ghana et du Togo est déterminante. Ces trois pays ont assumé une lourde responsabilité humanitaire, malgré leurs propres défis sécuritaires et économiques. L’accord de Lomé permet de ne pas opposer accueil et retour : il donne un cadre pour préparer l’avenir tout en maintenant le principe de volontariat.

C’est aussi un signal de coopération régionale. Les pays du Golfe de Guinée subissent de plein fouet les conséquences de la crise sahélienne. Les mouvements de populations ignorent les frontières et exigent une coordination entre États, organisations internationales et communautés locales. Le Bénin, le Ghana et le Togo ne sont pas seulement des voisins du Burkina Faso : ils sont des acteurs incontournables de la réponse régionale.

Une feuille de route, pas un calendrier

Les accords de Lomé sont donc davantage une feuille de route qu’un programme de rapatriement. Leur efficacité dépendra de leur application et, surtout, des conditions qui prévaudront au Burkina Faso. Le message aux réfugiés est clair : le retour devra être volontaire et intervenir lorsque la sécurité et la dignité seront réunies. Cette prudence est essentielle, car le contexte burkinabè reste marqué par les violences armées et les accusations d’exactions.

Pour le Bénin, le Ghana et le Togo, l’enjeu est double : continuer à protéger ceux qui ont besoin d’asile tout en préparant, avec le HCR et les autorités burkinabè, les conditions d’un éventuel retour. Car un réfugié ne rentre véritablement chez lui que lorsqu’il peut y vivre en sécurité. Le véritable succès des accords de Lomé ne se mesurera donc pas au nombre de personnes reconduites vers le Burkina Faso, mais au nombre de personnes capables de rentrer librement, de retrouver leurs communautés et d’y reconstruire leur vie sans être contraintes de fuir une nouvelle fois.