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Burkina Faso : le tournant stratégique d’un enseignement historique exige une mémoire équilibrée

Le Burkina Faso franchit une étape décisive avec sa réforme des programmes d’histoire-géographie, visant à « décoloniser » les manuels scolaires. Cette initiative, bien que nécessaire pour rééquilibrer la narration historique, interroge : comment éviter que cette révision ne devienne elle-même un piège, enfermant les jeunes dans une vision partiale de leur passé ?

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Une réforme ambitieuse, mais un risque de mémoire tronquée

L’objectif affiché corriger les biais coloniaux est louable, mais il ne doit pas occulter l’essentiel : l’histoire d’un pays ne se limite ni à la colonisation, ni aux conflits avec l’Occident. Elle englobe des siècles de civilisations, d’empires florissants, de réseaux d’échanges, de transformations sociales et de rencontres entre peuples. Enseigner cette richesse sans la réduire à un récit binaire ou vengeur relève d’un défi pédagogique majeur.

Le danger serait de confondre réparation et réécriture. Les programmes scolaires doivent, bien sûr, restituer la vérité des souffrances coloniales et mettre en lumière les résistances africaines. Toutefois, ils ne sauraient réparer à eux seuls les injustices du passé ni prétendre changer le cours de l’histoire par la seule force des mots.

Au-delà du récit national : l’histoire comme outil de compréhension universelle

La véritable ambition devrait être de transmettre une histoire totalisante, où chaque peuple trouve sa place dans un récit global. Le Burkina Faso ne peut ignorer les leçons des expériences ivoiriennes ou sénégalaises, où l’équilibre entre histoire nationale et histoire mondiale a permis de former des esprits critiques.

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Un enseignement historique performant ne se contente pas de célébrer les gloires passées ou de dénoncer les oppressions. Il éclaire les mécanismes des rapports de force, explique les dynamiques des échanges et replace chaque événement dans son contexte historique, social et géopolitique. Apprendre l’histoire de son propre pays, c’est aussi comprendre celle des autres – et inversement.

Cette approche exige de dépasser les grilles de lecture idéologiques. Décoloniser l’enseignement n’équivaut pas à remplacer un récit dominant par un autre, encore moins à occulter les contradictions internes des sociétés africaines ou européennes. L’enjeu est de donner aux élèves les clés pour comprendre, débattre et construire, sans les enfermer dans une narration exclusive.

Ce que la réforme burkinabè doit retenir des autres modèles africains

Plusieurs pays africains ont déjà engagé des réformes similaires. Leur point commun ? Une volonté de dépasser la simple correction des biais pour embrasser une vision panoramique de l’histoire. Le Sénégal, par exemple, a intégré dans ses programmes l’étude des grands empires ouest-africains, tout en analysant les interactions avec le monde arabe et européen. Le Bénin, quant à lui, a mis l’accent sur la traite transatlantique sans pour autant réduire son récit à ce seul phénomène.

Ces exemples montrent qu’une réforme historique réussie repose sur trois piliers :

  • L’exactitude : reconnaître les crimes coloniaux et les injustices, sans édulcorer la complexité des faits ;

  • L’exhaustivité : restituer l’ensemble des périodes et des civilisations, y compris africaines ;

  • L’ouverture : situer l’histoire nationale dans un cadre plus large, pour éviter l’ethnocentrisme.

Former des citoyens éclairés : l’enjeu ultime de la réforme

La réforme des manuels n’est pas une fin en soi. Son vrai succès se mesurera à l’aune des jeunes générations : sauront-elles distinguer la mémoire des faits ? Seront-elles capables de porter un regard critique sur leur héritage tout en s’inscrivant dans un dialogue avec le monde ?

Le Burkina Faso dispose d’une opportunité historique. En évitant les écueils d’une mémoire sélective, il peut offrir à ses élèves bien plus qu’un récit transformé : il peut leur donner les clés d’un esprit libre, capable de lire le passé sans crainte, de le questionner sans dogmatisme, et d’imaginer un avenir sans ressentiment stérile.

Car comme le rappelle l’adage, « On ne répare pas les injustices en déchirant les pages du passé, mais en les lisant toutes, jusqu’au bout.”

Par Luc Essomba — Journaliste

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