Bénin : Romuald Wadagni, nouveau président avec 94% des voix, face à un paysage politique verrouillé

BÉNIN — POLITIQUE INTÉRIEURE

Romuald Wadagni investi au Bénin : entre continuité économique et défis démocratiques

Romuald Wadagni a prêté serment ce dimanche 24 mai à Cotonou pour un mandat de sept ans. L’ancien ministre des Finances de Patrice Talon promet de poursuivre la trajectoire économique du pays tout en héritant d’un contexte politique où l’opposition a été systématiquement marginalisée.

Cérémonie d’investiture de Romuald Wadagni au Bénin

Avec 94 % des suffrages exprimés, Romuald Wadagni a été élu dès le premier tour lors du scrutin présidentiel du 12 avril 2026. Un résultat qui reflète l’absence quasi-totale de l’opposition, dont le principal parti a été exclu des urnes. À 49 ans, ce technocrate formé chez Deloitte et ancien ministre de l’Économie et des Finances incarne la continuité avec l’ère Patrice Talon, dont il fut un proche collaborateur pendant une décennie.

Un héritage économique à poursuivre

Romuald Wadagni succède à Patrice Talon dans un contexte où le Bénin a maintenu une croissance soutenue et une notation souveraine stable sur les marchés financiers. Son parcours au sein du gouvernement, marqué par la gestion des levées de fonds internationales, en fait un héritier naturel de la politique économique béninoise. Le nouveau président a d’ailleurs réaffirmé son intention de traduire cette croissance en bénéfices concrets pour les ménages, en ciblant particulièrement les jeunes, les femmes et les populations rurales.

La durée de son mandat a été allongée à sept ans, conformément à la révision constitutionnelle de 2025, et les prochaines élections législatives seront désormais organisées séparément de la présidentielle. Cette réforme institutionnelle, adoptée sous le précédent mandat, redéfinit le calendrier politique béninois.

Une cérémonie sous haute tension politique

Dimanche matin, le Palais des Congrès de Cotonou a accueilli une cérémonie d’investiture millimétrée. Patrice Talon a officiellement transmis les insignes présidentiels à Romuald Wadagni après un entretien privé au Palais de la Marina. À 11h10, la Cour constitutionnelle a ouvert l’audience solennelle de prestation de serment, suivie de la remise des symboles de l’autorité présidentielle. Plus de 6 000 invités, dont plusieurs anciens chefs d’État béninois comme Nicéphore Soglo et Thomas Boni Yayi, étaient présents pour saluer l’arrivée du nouveau locataire de la Marina.

Cependant, cette transition s’inscrit dans un paysage politique profondément verrouillé. Le parti Les Démocrates, dirigé par l’ancien président Thomas Boni Yayi, a été empêché de participer au scrutin après l’invalidation de sa candidature pour défaut de parrainage parlementaire. Une situation qui prolonge un climat de restrictions accrues contre l’opposition, avec des figures comme Reckya Madougou ou Joël Aïvo toujours emprisonnées pour des faits liés à la sécurité nationale.

Un verrouillage institutionnel et judiciaire

Les règles d’accès au scrutin se sont durcies ces dernières années. Les frais d’inscription élevés, le certificat de conformité contrôlé par le pouvoir et le seuil de 20 % des voix par circonscription pour conserver des sièges ont réduit à néant la représentation parlementaire de l’opposition. Lors des législatives de janvier 2026, Les Démocrates n’ont obtenu aucun siège, confirmant une tendance lourde vers un système politique à parti unique de fait.

La Cour de répression des infractions économiques et du terrorisme (CRIET), créée en 2016, est régulièrement pointée du doigt par les organisations de défense des droits humains pour son usage contre des opposants politiques. Ces restrictions s’ajoutent à une série de condamnations controversées, comme celle de l’universitaire Joël Aïvo à dix ans de prison pour « conspiration ».

Un discours axé sur la sécurité et la diplomatie régionale

Sur le plan intérieur, Romuald Wadagni a promis de renforcer la sécurité dans le nord du pays, où des groupes armés menacent depuis 2022. Mais c’est sur le plan diplomatique que son discours a réservé une surprise. Seize délégations étrangères étaient présentes à la cérémonie, une première pour une investiture béninoise. Parmi elles, des représentants de l’Alliance des États du Sahel (AES), dont les ministres des Affaires étrangères du Mali, du Burkina Faso et le Premier ministre du Niger. Leur présence, et surtout les applaudissements nourris lors de l’appel du Premier ministre nigérien, marquent un tournant dans les relations du Bénin avec les régimes militaires sahéliens.

Cette ouverture contraste avec les tensions récurrentes entre Cotonou et Niamey, notamment autour de la fermeture répétée de la frontière commune et de l’oléoduc transportant les hydrocarbures nigériens vers le port béninois. Une posture qui rompt avec la fermeté affichée jusqu’ici par le Bénin envers les juntes du Sahel.

Le discours de Romuald Wadagni s’est structuré autour d’une formule répétée : « À vous, je veux dire ». Il a ainsi adressé des messages spécifiques aux jeunes, aux femmes, aux ruraux, aux classes moyennes et à la diaspora, tout en rappelant que le Bénin restait « la maison de retour » pour les descendants africains de la traite. Une attention particulière a été portée aux femmes, dans un exécutif où la vice-présidente Mariam Chabi Talata occupe un rôle clé.

Quels défis pour les prochains mois ?

Plusieurs éléments vont déterminer la marge de manœuvre du nouveau président dans les semaines à venir. La composition de son gouvernement, attendue rapidement, pourrait révéler s’il cherche à élargir son assise politique au-delà du cercle Talon. Le sort des prisonniers politiques, dont certains réclament une amnistie, sera un test crucial pour son engagement en faveur du dialogue. Enfin, la concrétisation des ouvertures diplomatiques envers l’AES dépendra de gestes concrets, comme une visite officielle à Niamey, Bamako ou Ouagadougou.

Le Bénin entre dans une nouvelle ère institutionnelle, où la stabilité économique est contrebalancée par un pluralisme politique en net recul. La question n’est plus seulement celle de la gouvernance, mais bien celle de l’espace laissé à la diversité des opinions dans un système où l’opposition a été méthodiquement écartée.