Au Burkina Faso, quatre ans de pouvoir militaire : reconquête territoriale vs droits humains en danger
Quatre ans après le coup d’État du 30 septembre 2022, le capitaine Ibrahim Traoré dirige toujours le Burkina Faso sous le régime de la junte militaire. Son ambition affichée ? Une reconquête territoriale sans compromis, une armée renforcée et une souveraineté nationale affirmée, quitte à rompre avec les partenaires historiques de l’Occident. Pourtant, derrière ces objectifs ambitieux, les conséquences pour les populations burkinabè se révèlent bien plus lourdes que prévu.
Entre promesses tenues et réalités brutales, le bilan de cette gouvernance militaire divise : sécurité retrouvée ou insécurité endémique ? Liberté préservée ou espaces démocratiques en voie de disparition ? Focus sur les répercussions concrètes d’un pouvoir qui se veut fort, mais dont le coût humain interroge.
Une guerre qui s’enlise malgré la militarisation
Dès son arrivée au pouvoir, Ibrahim Traoré affirmait vouloir mettre fin à la menace des groupes djihadistes qui frappaient le Burkina Faso. Sa stratégie ? Un doublement des effectifs militaires et la création des Volontaires pour la défense de la patrie (VDP), des civils armés censés épauler l’armée régulière. Le discours officiel vante les succès de cette mobilisation : des zones reprises, une armée mieux équipée, une population impliquée.
Pourtant, les chiffres racontant une autre histoire. Selon l’ACLED, les groupes armés conservent une capacité opérationnelle redoutable, multipliant les attaques contre les forces de sécurité comme contre les civils. En 2025, les zones autrefois considérées comme « sécurisées » redeviennent le théâtre d’affrontements meurtriers. La violence n’a pas disparu : elle s’est transformée, s’adaptant à ce nouveau contexte.
Le paradoxe est frappant : l’État clame avoir renforcé son emprise sur le territoire, mais dans les faits, l’insécurité reste une menace quotidienne pour des millions de Burkinabè.
Plus de deux millions de déplacés : l’autre crise humanitaire
Parmi les conséquences les plus visibles de ces quatre années de conflit, le déplacement massif des populations figure en tête de liste. Fin 2025, le HCR recensait plus de 2,06 millions de déplacés internes, auxquels s’ajoutent des dizaines de milliers de réfugiés ayant franchi les frontières. Un exode qui rappelle les pires crises humanitaires du Sahel.
Mais ces déplacements ne sont pas uniquement la conséquence des attaques djihadistes. Des violences attribuées aux VDP et aux forces de l’ordre ont également poussé des communautés à fuir, accusées à tort de complicité avec les rebelles. Human Rights Watch documente ainsi des cas d’exactions ayant causé la mort d’au moins 1 800 civils entre 2023 et 2025. Reprendre un territoire ne suffit pas à garantir la sécurité de ceux qui y vivent.
Quand la lutte antiterroriste justifie les abus
Les tensions entre impératifs sécuritaires et respect des droits fondamentaux se cristallisent autour de plusieurs pratiques controversées. S’il est légitime de mobiliser tous les moyens pour protéger la nation, la frontière entre défense nationale et répression devient de plus en plus floue. Des exécutions sommaires aux disparitions forcées, les signalements de violations se multiplient, alimentant un climat de peur et de méfiance envers les institutions.
Liberté de la presse : la liberté sacrifiée sur l’autel de la guerre ?
Le 30 septembre 2022 marquait le début d’un nouveau chapitre pour le Burkina Faso, mais aussi pour son paysage médiatique. Sous le régime Traoré, les journalistes subissent une pression inédite. Certaines mesures sont présentées comme nécessaires pour « préserver le moral des troupes et de la population », mais les organisations de défense de la liberté de la presse alertent sur un rétrécissement alarmant de l’espace médiatique.
En 2025, Reporters sans frontières recensait plusieurs cas d’arrestations arbitraires, d’enlèvements et d’enrôlements forcés de journalistes. Parmi les exemples les plus marquants, le cas d’Atiana Serge Oulon, directeur du journal L’Événement, enlevé en juin 2024. Officiellement présenté comme mobilisé pour les combats, une enquête ultérieure révèle qu’il aurait été détenu secrètement à Ouagadougou, loin du front.
Au-delà des médias, ce sont aussi des militants, des opposants politiques et même des magistrats qui auraient été réquisitionnés de force pour des missions militaires. Une pratique qui interroge : jusqu’où un État peut-il aller pour défendre sa souveraineté sans basculer dans l’arbitraire ?
Souveraineté affirmée, libertés réduites : le prix d’une indépendance coûteuse
Ibrahim Traoré et son gouvernement revendiquent une rupture avec l’influence occidentale, notamment française, et un recentrage vers de nouveaux partenaires comme la Russie, le Mali ou le Niger, au sein de l’Alliance des États du Sahel. Cette politique s’accompagne aussi de mesures symboliques, comme la promotion des industries locales, notamment dans le secteur minier.
Pourtant, cette quête d’autonomie s’accompagne d’un recul démocratique palpable. Des journalistes, des défenseurs des droits humains, des opposants : des centaines de personnes auraient été arrêtées, détenues ou contraintes à l’exil. L’équilibre entre sécurité nationale et respect des libertés individuelles semble de plus en plus compromis. Une souveraineté retrouvée ne peut se construire au détriment des droits fondamentaux des citoyens.
Quelle issue pour le Burkina Faso après quatre ans de pouvoir militaire ?
Quatre ans après le coup d’État, le Burkina Faso se trouve à un carrefour. D’un côté, la reconquête territoriale et la militarisation accrue donnent l’illusion d’une stabilisation. De l’autre, les déplacements massifs, les violences contre les civils et les restrictions démocratiques peignent le portrait d’un pays toujours en crise.
Le défi pour Ibrahim Traoré et son gouvernement reste entier : comment concilier sécurité, souveraineté et respect des droits ? La question n’est plus seulement de reprendre le contrôle du territoire, mais aussi de le faire sans sacrifier la dignité et la vie de ceux qui y vivent. Quatre années se sont écoulées. Combien de vies encore faudra-t-il sacrifier avant que la paix ne devienne une réalité tangible ?
